A LA UNE Matata Ponyo : la seule haute autorité du pays qui répondait aux gens

Matata Ponyo : la seule haute autorité du pays qui répondait aux gens

Janvier 1995. Barth est un congolais naturalisé français depuis à peine une année. Depuis qu’il a obtenu la nationalité française, il espère faire venir en France son épouse et ses deux enfants laissés au pays depuis 5 ans. Problème : le consul de France à Kinshasa refuse sans raison valable d’accorder le visa à sa famille. De guerre lasse, Barth écrit au président de la République française de l’époque pour se plaindre de sa situation. En réaction, François Mitterrand écrit à son ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, pour l’instruire de régler ce cas dans les meilleurs délais car il ne peut s’expliquer que l’épouse et les enfants d’un citoyen français puissent être empêchés de rejoindre leur mari et père dans l’Hexagone, et réserve copie à Barth. A son tour, Alain Juppé envoie par fax la lettre du président à l’ambassade française de Kinshasa. Pris de panique, le consul, avec l’aide de quelques employés de la chancellerie, ira chercher lui-même l’épouse de Barth à Ngiri-Ngiri pour l’inviter à venir à l’ambassade où elle recevra les visas dont elle avait besoin pour elle et ses deux enfants.

Supposons maintenant que c’était un citoyen guinéen (ou autre) naturalisé congolais qui avait initié pareille démarche à la même époque, 1995, auprès du chef de l’Etat du Zaïre ? Certainement que jusqu’à ce jour, 29 ans et quatre présidents plus tard, il serait toujours en train d’attendre la réponse à son courrier, qu’il ne recevra finalement jamais jusqu’à sa mort. Effectivement, les autorités congolaises, en particulier les hautes autorités, celles qui sont chefs des corps – président de la République, président du Sénat, président de l’Assemblée nationale, Premier ministre – ont généralement pour habitude de ne jamais donner suite aux courriers que leur envoient les citoyens ordinaires. Leurs conseillers, chargés de traiter ce genre de dossiers, ont tellement la tête ailleurs – à la recherche des prébendes – qu’ils les jettent carrément dans la poubelle.

Il y a même un Premier ministre, parmi les successeurs de Matata Ponyo, qui avait du mal à répondre même aux courriers importants de ses propres ministres ! Ces derniers devaient parfois faire le gué à la primature pour se renseigner auprès de quelques conseillers si le PM n’a pas encore réservé une suite à leurs lettres. Au point que même les conseillers se demandaient ce que leur chef faisait au juste dans son bureau où il venait à 11h, et qu’il quittait vers 15h, sautillant de joie à l’idée de rentrer à la maison, à croire que son bureau le chatouillait.

Une exception

La réalité est donc celle-là pour les simples citoyens : écrire à une haute autorité de la RDC équivaut à ne jamais espérer la moindre réponse. «Ce ne sont pas des manières ça ! Il faut répondre quand on vous écrit», se désolait Noël Tshiani, ancien fonctionnaire de la Banque mondiale entré en politique. Bien entendu, il vient d’un autre monde celui-là.

Une exception dans ce landerneau politique : Augustin Matata Ponyo. Premier ministre de 2012 à 2016, l’homme arrivait à son bureau à 6 heures du matin, et en repartait tard le soir, vers 21 heures. Au point d’agacer certains de ses conseillers qui s’inquiétaient pour sa santé à cause d’un tel rythme de travail. Outre ses résultats macroéconomiques, l’homme a marqué les esprits pour quelque chose d’aussi simple, voire banale ; il répondait à tous les courriers qui lui étaient destinés. Que l’expéditeur soit balayeur de rue, sentinelle, enseignant du primaire, femme maraîchère, ou un banal chômeur inconnu, il recevait sa réponse. Mieux : dans les délais les plus cours, généralement entre deux et trois jours. A chaque fois, il y avait trois possibilités : soit le chef du gouvernement trouvait la solution au problème posé, soit il orientait l’auteur de la lettre vers une personne habilitée à traiter son problème, soit il expliquait gentiment que la question ne dépendait pas de ses prérogatives, auquel cas il prodiguait quelques sages conseils à l’auteur de la lettre. Quel que soit le cas, l’expéditeur du courrier était content car il se sentait valorisé par une si haute autorité du pays.  

«Un jour j’ai déposé une lettre destinée au Premier ministre Matata Ponyo un vendredi soir», témoigne un fonctionnaire victime, à l’époque, d’une injustice dans l’administration. «Je me disais que, comme c’était le weekend, il faudra plusieurs jours dans la semaine qui suit pour recevoir peut être une réponse. Que non : lundi à 14 heures, la primature m’a appelé et je suis allé chercher la suite réservée à mon courrier. Le Premier ministre m’orientait vers un de ses ministres qui avait finalement trouvé la solution à mon problème», ajoute-t-il.  

Matata Ponyo était également la seule haute autorité du pays qui, après avoir lu un article intéressant dans un journal sur l’économie, la société, la politique nationale ou internationale, était capable d’appeler la rédaction du journal afin d’obtenir le numéro de l’auteur, l’appeler et échanger avec lui plusieurs dizaines de minutes jusqu’à ce qu’il comprenne bien la problématique qui l’intéressait. Au besoin il pouvait l’inviter pour un échange dans son cabinet de travail à la primature.

Matata parti, ces bonnes pratiques ont disparu de hautes sphères de l’Etat dont il était décidément une exception. Le Congo est resté ce qu’il est : écrire aux autorités du pays c’est franchement perdre son temps et son énergie.

B.M.