POLITIQUE Au Katanga, la ‘‘proposition Tshiani’’ réveille les fantômes du passé

Au Katanga, la ‘‘proposition Tshiani’’ réveille les fantômes du passé

L’inscription à la session de mars 2023 de la proposition sur la congolité n’a pas fini de susciter des remous dans le landerneau politique et dans la société congolaise. Rédigée par Noël Tshiani Muadianvita Kabamba, candidat malheureux à la présidentielle de 2018 où il avait recueilli 0,13%, et portée à l’Assemblée nationale par le député Nsingi Pululu, cette proposition soulève plusieurs protestations, aussi bien de la puissante Eglise catholique romaine que des organisations de défense des droits de l’Homme. Mais c’est dans l’ex-Katanga qu’elle provoque les réactions les plus virulentes, voire les plus dangereuses pour l’existence même du Congo en tant que pays. Grande marche à la bougie en pleine nuit qui se conclut par un sit-in, des femmes et des jeunes qui vocifèrent des malédictions contre Tshiani et menacent de se retirer du Congo, le tout derrière plusieurs exemplaires du drapeau vert-rouge-blanc à trois croisettes de cuivre – celui de la République du Katanga indépendant de 1960 à 1962 – tout montre une levée des boucliers qui fait monter l’adrénaline dans la patrie de Moïse Tshombe

Dans l’état actuel des choses, le verrouillage de la fonction présidentielle – et d’autres fonctions dites régaliennes – aurait comme conséquence principale l’élimination d’un acteur majeur de la politique congolaise, Moïse Katumbi Chapwe, président du parti Ensemble pour la République, de la course à la présidence du pays lors des scrutins de décembre prochain. Ce que ne peuvent accepter les partisans de l’ancien gouverneur du Katanga, qui est né d’une mère de l’ethnie des Babemba du territoire de Kasenga dans le Haut Katanga – née elle-même d’une mère issue de la famille royale des Bayeke de Bunkeya, en territoire de Lubudi dans la province actuelle de Lualaba – et d’un père juif grec installé dans le Congo depuis les années 1930 où il avait prospéré dans le commerce des poissons.

Ciseaux …

A la volonté de Christophe Mboso, président de l’Assemblée nationale, de faire adopter cette proposition, retentit en réaction un véritable hallali de guerre. Et pour que nul n’en ignore, c’est un leader de poids d’Ensemble, bras droit de M. Katumbi, Christian Mwando Nsimba, député national après avoir été ministre du Plan au niveau national et ministre provincial de plusieurs secteurs économiques (Budget et Plan, Finances), qui a prononcé le mot tant redouté. Au cours d’un meeting à Kalemie, capitale de la province du Tanganyika, il a affirmé sans ambages : «Ils veulent la guerre. Si Moïse n’est pas candidat, beaucoup de jeunes m’ont appelé, pour dire : nous prendrons des ciseaux». Les ‘‘ciseaux’’, élément central du logo d’un mouvement politico-fétichiste au nom évocateur : Bakata-Katanga (qu’on découpe le Katanga, sous-entendu du Congo). Dirigé par un chef moitié schizophrène moitié fou, et connu pour ses nombreux crimes, Gédéon Kyungu Mutanga, ces sécessionnistes assumés et décomplexés, sont actuellement éparpillés dans plusieurs territoires autour de Lubumbashi après plusieurs raids sans succès sur la capitale du cuivre.

Ces propos ont fait bouger le pays, et fait réagir jusqu’au gouvernement. Porte-parole de l’exécutif, Patrick Muyaya a ainsi déclaré qu’on ne peut combattre «une proposition de loi dite discriminatoire par des propos ségrégationnistes», avant d’appeler le cardinal Fridolin Ambongo de les condamner, autant qu’il condamne la proposition Tshiani depuis plusieurs semaines. Mais il y a aussi des réactions pour le moins inattendues, comme celle du porteur de la proposition de loi, le député Nsingi Pululu. Invité de l’émission ‘‘Bosolo na Politik’’, l’émission culte du journaliste Israël Mutombo, il se déchaînait : «Si le Congo est ce qu’il est aujourd’hui, c’est à cause du Katanga et des Katangais de basse classe». Le député poursuit, affirmant même que Moïse Tshombe – mort dans une prison en Algérie en 1969 – «a été tué par les Katangais»… La dérive n’a plus de limites, et la grandiloquence le dispute décidément au burlesque.

Sur place à Lubumbashi, une sorte de nationalisme katangais gagne de plus en plus les esprits. «Après le départ de Kabila du pouvoir à l’issue de ses deux mandats constitutionnels, et son élimination politique avec la dissolution de la coalition FCC-CACH, les Katangais n’ont d’espoir que Katumbi s’ils veulent retrouver les commandes du pays, assène un observateur. Ils y tiennent au regard de leur contribution à la richesse commune, car ils sont la région la plus riche du pays».

Et puis, les contentieux historiques n’ont toujours pas été soldés dans cette région riche qui attirent de nombreux originaires des provinces voisines, particulièrement celles issues du grand Kasaï. Les souvenirs du passé pas toujours reluisant,  remontent à la surface.

En 1957, à l’issue des premières élections municipales ouvertes aux Congolais, les quatre bourgmestres élus à l’époque à Lubumbashi et Likasi furent tous non-Katangais : soit trois kasaïens et un maniemien. Cette défaite réveilla la conscience des fils du pays qui s’organisèrent dans un parti régional, rassemblement de toutes les mutuelles ethniques de la province : la CONAKAT, pour Confédération des associations tribales du Katanga, avec à sa tête un homme d’affaires, Moïse Tshombe, fils de celui qui était sans conteste le congolais le plus riche de l’époque, Joseph Tshombe. Objectif : prendre en mains le destin du Katanga, la seule province qui a connu sous la colonisation un vice-gouverneur général dépendant directement de Bruxelles au point de se considérer carrément comme une colonie à part entière au même titre que le Congo belge, et où les tendances séparatistes existaient déjà.  

Bannière tshombiste

Mais les tendances trop ouvertement indépendantistes de la CONAKAT provoquèrent le retrait de l’Association générale des Baluba du Katanga, BALUBA-KAT en sigle, dirigés par des leaders comme Jason Sendwe et Bertin Mwamba, plus tournés vers l’unité du Congo et – finalement – alliés à Lumumba. Mais cela n’empêcha pas Moïse Tshombe de proclamer l’indépendance du Katanga le 11 juillet 1960, soit onze jours seulement après l’indépendance du Congo. La résistance de Sendwe fragilisa la sécession, car la BALUBA-KAT réussit à garder le contrôle de la région nord de la province, fief des Baluba du Katanga, alors que Tshombe et son état indépendant du Katanga, restèrent confiné dans la moitié sud. Le gouvernement du Katanga indépendant sera finalement vaincu par les forces de la mission de l’ONU au Congo – ONUC – en 1962. Mais il avait eu le temps de construire certaines infrastructures comme le bâtiment de la mairie de Lubumbashi, et de se donner ous les attributs de souveraineté : une monnaie : le franc katangais ; un drapeau ; et un hymne national : la Katangaise. Mais aussi de procéder à l’épuration des originaires du Kasaï, renvoyés par centaines des milliers dans leur province d’origine dans des conditions infrahumaines.

Un billet de 10 francs katangais de l’époque du Katanga indépendant entre 1960 et 1962

Au lendemain de l’ouverture démocratique décrétée par Mobutu en 1990, l’ancien député Gabriel Kyungu wa Kumwanza, pourtant muluba originaire du Nord Katanga comme Sendwe, reprit le discours sécessionniste, et parvint à rassembler Katangais du nord et du sud sous une même bannière : celle de Moïse Tshombe. Désormais, l’unité du Katanga est plus forte que jamais. Tribun hors pairs et volontiers boutefeu, Gabriel Kyungu va développer u virulent discours contre les originaires du Kasaï, présentés comme occupant la majorité des postes de direction dans les grandes entreprises de la région : la Gécamines et la SNCC – Société nationale de chemin de fer. Il est nommé gouverneur du Katanga en 1991. A partir de 1993, il va mener une sanglante épuration ethnique contre les Kasaïens, qui fit des centaines des milliers des morts et des millions des refoulés vers les provinces du Kasaï occidental et du Kasaï oriental. Les plaies n’en sont pas encore cicatrisées à ce jour.

Raviver les haines du passé

Depuis le renversement du maréchal Mobutu, et la prise de pouvoir par Laurent-Désiré Kabila, lui-même originaire du Katanga et ancien lieutenant de Jason Sendwe, à qui son fils Joseph Kabila succéda, tout s’était calmé. Mieux encore : depuis la prise de pouvoir par Félix Tshisekedi, Gabriel Kyungu s’était rangé politiquement derrière le fils de son collègue fondateur de l’UDPS en 1982, et avec qui il avait signé la fameuse lettre des 52 pages de 1980 adressée au maréchal Mobutu pour revendiquer l’instauration de la démocratie.

On pouvait donc espérer l’harmonie revenue. Jusqu’à la proposition Tshiani sur la congolité. Il faut ici rappeler que cette proposition qui, si elle est adoptée, aurait comme conséquence d’éliminer de la course le leader katangais le plus populaire, Moïse Katumbi, est l’œuvre de Tshiani, originaire comme le chef de l’Etat, du Kasaï oriental. De quoi raviver les haines du passé.

Gabriel Kyungu qui pouvait jouer la tempérance est décédé en août 2021. Si sa veuve, Mireille Masangu, a été nommée ministre au gouvernement central, les troupes de son parti UNAFEC – Union nationale des fédéralistes congolais – ne semblent pas prendre de bon cœur l’alignement derrière le président Félix Tshisekedi. Le vendredi 24 mars, des militaires guidés par un civil ont surgi au lieu de réunion des militants de l’UNAFEC, avant d’ouvrir le feu. Bilan présenté par l’archevêque de Lubumbashi, d’après le décompte des corps repêchés dans une rivière : 45 morts.

Jusqu’où ira la crise naissante ? Sommes-nous en face de simples fanfaronnades, qui vont s’éteindre comme feu de paille, ou devons-nous prendre la mesure d’une situation qui risque d’embraser durablement le pays comme l’affirment les évêques et les organisations de la société civile dans leurs nombreuses mises en garde ?  «Il est temps que le président de la République, garant de la nation, se prononce», estime Jonas Kota, journaliste et directeur du site d’informations Congoguardian.com. En attendant, cette crise congolaise retentit jusque dans la ville sainte, en Israël. «Pour compliquer encore les choses, il y a le fait que Katumbi est originaire de la province du Katanga, qu’il a servi comme gouverneur, une région riche en minerais à l’est du pays avec une histoire de sécessionnisme. La tentative de bloquer le chemin de Katumbi vers la présidence y ravive les tendances sécessionnistes», écrit Cnaan Liphshiz, journaliste israélien, dans le Jerusalem Post, le plus grand journal d’Israël.

Aristote KAJIBWAMI