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Mémoire pour l’histoire : retour sur le match du siècle : la finale Bilima-Tshinkunku de 1985

Le deuxième gardien Vita Mabulu dit Vitos, brandissant la coupe avec le capitaine Tshisambu dit Odjukwu, et le président Gustave Malumba Mbangula applaudissant derrière Tshisambu. | Photo : Dieudonné Dikita Makubakuba.

En cette année 1985, l’Amicale sportive Bilima de Kinshasa était incontestablement la meilleure équipe du Zaïre. Championne en titre, elle se retrouvait dans deux finales : en coupe d’Afrique des clubs champions contre l’équipe des Forces armées royales du Maroc (FAR de Rabat), et en coupe du Zaïre, contre une incroyable équipe de l’Union sportive Tshinkunku de Kananga.

Après le départ d’un certain nombre de ses pions majeurs de la génération 80 à la suite de sa défaite en finale de la coupe d’Afrique des clubs champions en 1980 face au Canon de Yaoundé de Manga Onguéné, l’AS Bilima s’est rajeunie. Désormais, autour de l’ailier gauche devenu le maître à jouer Mobati Ndalago et de quelques anciens comme Beya wa Beya, patron d’une défense redoutable, l’équipe jouit de l’apport des jeunes talentueux comme le gardien Elengesa, et les attaquants Basele, Kanyeba et Bolaseke.

Le match aller a lieu à Kinshasa, et se termine par la victoire logique de Bilima sur le score de 3 buts à 1. Pour gagner la coupe du Zaïre, Tshinkunku se trouve dans l’obligation de l’emporter au retour avec au moins un score de deux buts à zéro sans encaisser. Un pari quasi impossible, au regard de la puissance de feu de l’équipe adverse. Ensuite, Tshinkunku affiche une autre faiblesse : à la veille du match retour, l’équipe se retrouve plongée dans un conflit interne aux relents claniques.

Au service des ambitions politiques

En effet, l’équipe était dirigée par un homme politique, Gustave Malumba Mbangula, qui en faisait un marchepied pour ses ambitions politiques, car, ici comme ailleurs, le sport, le football en particulier, a toujours été un tremplin formidable pour une carrière politique. Ainsi, lors des seules élections des membres du Bureau politique (les Commissaires politiques, qui étaient élus à deux par province) en 1977, Gustave Malumba Mbangula, déjà président de Tshinkunku, fut élu premier des deux Commissaires politiques du Kasaï occidental, le deuxième étant Mbueshi Kongo Mulendu, président du Tout Violent Tshipepele, l’équipe rivale de Tshinkunku.

Bis repetita : en 1982, Gustave Malumba Mbangula est élu commissaire du peuple (Député national) de la ville de Kananga, toujours en première position. Sauf qu’il négligea par la suite l’équipe, l’abandonnant à son triste sort. L’US TShinkunku manquait de tout. Emu et pris de compassion, un jeune homme d’affaires originaire de la province, M. Georges Mwanza Mande Tshikenkula alias Tshikem, patron de la société Tshikem Trans Containers basée à Kinshasa, vint au secours de l’équipe, qu’il dota en bottines, ballons et superbes maillots frappés de la mention «Don Tshikem». Il assura de même la prise en charge de l’équipe : frais de transport pour les déplacements, frais de séjour, primes des joueurs etc.

De fil en aiguille, les joueurs, reconnaissants, tinrent leur propre assemblée générale et élire Tshikem président de l’équipe. Malumba ne réagit pas, car de toutes les façons, nul ne donnait la moindre chance à cette équipe de l’ex-Luluabourg. Cependant, l’US Tshinkunu vainquit l’un après l’autre tous ses adversaires et parvint en finale ! Malumba sursauta alors et réalisa le gain politique qu’il pouvait tirer d’une éventuelle victoire de Tshinkunku en finale, et revint à Kananga exiger de reprendre son fauteuil de président. Ce à quoi s’opposèrent Tshikem et la majorité des joueurs. Malumba obtint le soutien du chef Sylvestre Kalamba Mangole, l’un des chefs des Baluba du Kasaï occidental, et le plus prestigieux d’entre tous, au regard du rôle joué par ses ancêtres contre les esclavagistes arabisés vers la fin du 19ème siècle, et pour son propre rôle dans l’évolution politique de la province du Kasaï lors de l’accession du pays à l’indépendance.

Conflits claniques

Mais il se trouve que les Baluba du Kasaï occidental, communément appelés Bena Lulua, sont regroupés en deux grands groupes, en fonction de leur ascendance : les Bena Mutombo (environ 80%) et les Bakua Katawa (environ 20%). Et comme Malumba et le chef Kalamba sont tous Bakua Katawa, cela parut comme un complot clanique visant à éliminer un Mutombo qui, pourtant, avait pris soin de l’équipe pendant ses moments de difficultés jusqu’en finale.

C’est là que les ados qui n’avaient pas vécu les crises des années 60 postindépendance découvrirent un binôme terrifiant, charriant les conflits, haines et rancœurs du passé : Katawa-Mutombo ! Entre amis, ils ne savaient même pas comment se classer eux-mêmes dans les deux clans !

Entre temps, Tshikem paniqua, et alla se plaindre auprès du chef de son groupement, le plus prestigieux des chefs Bena Mutombo : Kamuina Nsapu, dont le nom sera popularisé à l’échelle nationale plusieurs années plus tard par la rébellion de ses fidèles à partir de 2016. Ce dernier vint alors voir Kalamba pour tirer cette histoire au clair. Après plusieurs conciliabules, il fut finalement décidé que Malumba serait président d’un comité provisoire auquel Tshikem ferait partie, mais que l’équipe ne porterait les maillots ni de Malumba ni de Tshikem. Alors, comment faire ?

On fouilla un vieux maillot offert par le comptoir d’achat de diamant Afridiam, aux numéros arrachés et aux couleurs ternies. Déçu, Tshikem rentra à Kinshasa.

L’unité fut au moins sauve, car tous les chefs de toutes les communautés ethniques de l’alors Kasaï occidental travaillèrent dans l’unité, avec le renfort de certains chefs du Kasaï oriental. Ce collège des chefs traditionnels recommanda l’unité de tous, et décida que Tshinkunku devait l’emporter par deux buts à zéro. Mêmes les adversaires éternels de Tshipepele et Mpokolo se rangèrent derrière Tshinkunku. Du jamais vu ! Pour les ressortissants de l’ex-Kasaï occidental, la rencontre attendue restera gravée dans la mémoire collective comme le match du siècle.

Dans les rues de la ville, des femmes marchaient en procession, entonnant une chanson qui prit l’air d’un hymne provincial : «Yaya weeee eleleee, bua Bilima tudi tuela !» (Quoi qu’il advienne, nous allons vaincre Bilima !). La veille du match, un groupe de femmes chantant leur hallali de guerre se dirigea au stade vers minuit. Après un moment de silence, elles firent un grand vacarme, suivi d’un autre moment de silence, et d’un autre vacarme, symbolisant les deux buts que Tshinkunku est censé marquer d’ici la journée.

Croyances et pratiques mystico-magiques

Il y avait quand-même des rares esprits cartésiens qui ne croyaient pas à toutes ces effusions de croyances mystico-magiques, qu’ils considéraient au mieux comme du cirque pour amuser la galerie, et, au pire comme du folklore indécent. Puis vint le jour du match. Bilima était interné, non pas dans un hôtel, mais à l’Ecole de formation des officiers, EFO, sur demande du général Singa Boyende Mosambayi, qui faisait partie de son comité directeur. Le site de l’EFO, qui fait partie de la juridiction traditionnelle du chef Nkonko, est toujours protégé par ce chef de la foudre que peuvent lancer les experts de cette magie, qui sont nombreux dans la région.

Il y avait comme les vibrations électriques dans l’air ! Beaucoup de parents avaient interdit à leurs enfants de sortir ce dimanche. Conséquence : le stade n’était pas du rempli, une exception pour ce genre de rencontre sportive dans la capitale du Kasaï occidental. Juste en début d’après-midi, un coup de tonnerre d’une puissance inouïe retentit. C’était du jamais entendu, de mémoire de notre jeune existence ! Peu de temps après, la nouvelle se répandit dans toute la ville : le chef Nkonko avait permis à la foudre lancée par les puissances cosmiques de la province réunies de rentrer sur le site de l’EFO, et d’y brûler tous les fétiches de l’AS Bilima.

L’équipe kinoise arriva, malgré tout, au stade avec une certaine sérénité, dans des camions dix roues de l’armée, escortés par d’autres véhicules militaires. Ils étalèrent leur beau jeu, mais ne purent jamais faire un seul tir cadré. Tshinkunku aurait pu jouer sans gardien de but : tous les tirs de Bilima repartaient au loin de poteaux, et sortaient parfois en remise en touche ! Nombre d’observateurs étaient ébahis par ce spectacle incroyable. Sur le terrain, conduits par le capitaine Tshisambu alias Odjukwu – du nom du général nigérian Odumegwu Emeka Odjukwu, qui dirigea la sécession et la guerre du Biafra – , les joueurs de Tshinkunku semblent avoir mangé du lion : Mbuyi Muller, Robert Saleh, Mukandila, brillaient de mille feux.

Et l’attaquant-vedette de l’équipe, le feu follet Jacques Kabasele Django, tira deux fois, et marqua les deux buts (un par mi-temps) dont Tshinkunku avait besoin pour remporter la coupe du Zaïre. Il dira plus tard à un ami qu’il se sentait en extase et ne comprenait pas bien comment il jouait, sursautant quand le public grondait pour acclamer ses buts. En attendant, au dehors, c’est l’apothéose : toute la ville était dans la rue… Jamais vu pareille fête populaire. Des longs fleuves humains déferlaient de partout. Créé en 1948 sous le nom d’Union Saint Gilloise, Tshinkunku était, enfin, champion du zaïre, après tant d’injustice arbitrale subies, notamment lors d’une finale contre l’AS Vita Club de Kinshasa au milieu des années 70.

Epilogue

Le buteur des deux buts, Jacques Kabasele Django, devint fou quelque temps après, et mourut dans des conditions inexplicables. Tshikem rentra à ses affaires et devint plus prospère encore. Il est redevenu président de Tshinkunku de 2016 à 2021, mais sans jamais réussir à remonter l’équipe à son niveau d’antan.

Gustave Malumba Mbangula fut réélu, toujours en première position, député de Kananga deux ans plus tard, en 1987. Quant à l’AS Bilima, la meilleure équipe congolaise de la première moitié de la décennie 80, elle fut enterrée à jamais ce jour-là, et ne s’est plus jamais relevée.

Belhar MBUYI