Pour la deuxième fois consécutive, Samy Badibanga et son regroupement Les Progressistes ont connu une bérézina électorale d’anthologie. La catastrophe est totale : le regroupement n’ayant pas atteint le seuil électoral ni au niveau national ni au niveau provincial, c’est donc un zéro pointé à l’Assemblée nationale et dans toutes les assemblées provinciales. Politiquement, l’ancien Premier ministre et son regroupement sont plus fantomatiques que jamais. A Katanda au Kasaï oriental où il s’était finalement retranché comme candidat, l’annonce de sa présence dans un bureau de vote avait suscité un vent de colère d’une foule qui le conspuait et cherchait à le lapider. Comment un homme politique né sous le signe de la baraka, ancien Premier ministre – même pour cinq mois – et qui se rêve lui-même en leader au destin national, peut-il connaître pareille déconvenue ? Est-ce la fin pour Samy Badibanga ?
Dans les pays démocratiques au régime politique similaire à celui de la RDC, un homme politique, quelle que soit son envergure, qui perd une élection au suffrage universel, peut dire adieu à toute grande ambition au cours de la législature. Ce n’est écrit nulle part, mais ça tient du bon sens : quand le peuple souverain vous refuse la légitimité, vous ne pouvez prétendre occuper par la suite quelque poste que ce soit pour le diriger. On se souvient en France d’Alain Juppé, ancien Premier ministre pétri d’expériences, sorti du gouvernement Fillon sous la présidence Sarkozy, pour avoir perdu l’élection législative dans sa ville de Bordeaux en 2007. Ou encore de la Première ministre sénégalaise Aminata Touré qui, partie à la conquête de Dakar, fut battue aux municipales dans la commune de Grand Yoff par le très populaire maire sortant de l’époque Khalifa Sall, et qui fut contrainte à la démission en 2014.
Mais en RDC, où la démocratie ne repose sur aucun principe qui incarne ses valeurs, chacun garde ses chances, même après avoir été englouti corps et biens lors d’élections au suffrage direct. On a vu plusieurs personnes lourdement déplumées aux élections, être nommées à d’importantes fonctions au sein du gouvernement.
Eminence grise
L’apparition de cet homme plutôt affable et maniéré, né avec une cuillère d’argent dans la bouche – fils d’un homme d’affaires qui fut député, puis envoyé spécial du président Joseph Kasavubu, avant d’être nommé ministre du Portefeuille au gouvernement Adoula en 1962 – se fait en 2011. Candidat député national à Kinshasa III – Mont-Amba, nul ne le voit nulle part battre campagne. A la place, ses affiches parlent pour lui : il a les panneaux les plus beaux et les plus nombreux de la circonscription. Dans une ville acquise à Etienne Tshisekedi, c’est tout à fait logiquement que les électeurs lui octroient la première place parmi les 12 élus de Mont-Amba, avec plus de 18.000 voix de préférence à la clé.
Ses 42 pairs élus de l’UDPS, rejetés par leur parti qui ne veut pas les voir siéger, le portent à la tête de leur groupe parlementaire. L’homme a la difficile mission de mener le combat sur le plan parlementaire et de prouver à l’opinion qu’il demeure fidèle aux fondamentaux du parti. Par le canal de Papy Niango, alors député national UDPS élu de Bandundu-ville, il fait alors la connaissance d’un journaliste de la presse politique du pays qui était passé par une structure spécialisée du ministère du Plan dont il avait été coordonnateur adjoint, et surnommé dans le milieu ‘‘Boîte à idées’’. Ce confrère est alors pour lui ce que furent Alain Juppé pour Jacques Chirac, Laurent Fabius pour François Mitterrand ou encore Olivier Kamitatu pour Jean Pierre Bemba : une éminence grise à haut potentiel intellectuel et politique, qui apporte la fougue de jeunesse et l’expertise. Désormais c’est lui qui organise tout, rédige toutes ses correspondances, communiqués et discours ; élabore les arguments et définit les éléments de langage ; et décide du narratif communicationnel. Il rédige même sa page sur Wikipédia, la plus grande encyclopédie en ligne, qui permet de le faire connaître du grand public.
Le discours ainsi développé plait à l’élite intellectuelle du pays. Mais il faut rester proche du peuple souverain, électeur aux prochaines élections. Une occasion se présente par un décès tragique d’un jeune enfant qui avait disparu pendant plusieurs jours et dont le corps avait fini par surnager dans un puit d’eau dans la commune de Ngaba. Le journaliste propose alors à Badibanga de descendre sur terrain pour consoler la famille éplorée. Il faut dire que cette tragédie avait choqué de nombreuses personnes à Lemba terminus et Ngaba. Le député marqua son accord, ce qui fut annoncé à la famille qui se prépara, avec tout le quartier, pour l’accueillir.
Mais le jour du rendez-vous, Samy Badibanga annula la descente lorsqu’il apprit que son véhicule s’arrêterait à la frontière de Lemba, et qu’il devrait faire une cinquantaine de mètres à pieds jusqu’à la résidence de la famille éprouvée. Lui, surnommé ‘‘Bin Adam’’, un des noms de scène de JB Mpiana, à cause de son côté bling-bling, marcher 50 mètres à pieds en plein Ngaba ? Jamais ! «Mais comment vas-tu devenir un leader populaire si tu ne peux même pas marcher au milieu de tes électeurs 50 pauvres mètres ?», s’emporta le journaliste. Mais rien n’y fit. Il ne vint jamais. La famille et les riverains du quartier qui l’attendaient en furent plus que déçus.
Plus tard, un groupe de 47 pasteurs organisa une réunion publique dans une grande salle à Mon Ngafula afin de le présenter à leurs fidèles. Plus de mille personnes s’étaient massées dans la salle. Mais Samy Badibanga refusa de venir dès qu’il apprit que la salle n’avait pas de climatisation. Les pauvres pasteurs eurent du mal à payer le billet retour de leurs ouailles !
La base politique
En 2016, à l’issue du Dialogue de la cité de l’Union africaine, alors que tout le monde s’attendait à la nomination de Vital Kamerhe à la primature, c’est Samy Badibanga qui est nommé chef de gouvernement de transition avant les élections. Voilà l’élu de Mont-Amba à la tête de l’exécutif, alors qu’il ignorait tout du fonctionnement d’un cabinet ministériel. Le journaliste lui explique alors qu’il faut rester tête froide, et faire de son cabinet sa base politique, en y plaçant des personnes sélectionnées certes pour leurs compétences, mais aussi pour leur engagement à l’accompagner dans les combats politiques à venir. Il lui rappelle que pendant la Transition dite 1+4, Jean Pierre Bemba avait un cabinet de 94 personnes comme les autres vice-présidents de la République, et que ce cabinet avait sorti une dizaine de députés nationaux, ce qui est énorme, et que lui peut faire mieux avec un cabinet d’environ 400 membres.
Mais il l’écouta d’une oreille distraite, décidément pris par le vertige de la fonction, et des avantages qu’elle procure. Et il se mit à nommer en toute irrationalité : comme directeur de cabinet, un fonctionnaire du COPIREP recommandé par des kabilistes de la MP ; comme directeur de cabinet adjoint en charge des questions économiques, il reconduit l’ancien du cabinet Matata Ponyo ; et comme directeur de cabinet adjoint chargé des questions techniques et de développement, un recommandé d’Aubin Minaku, le président kabiliste de l’Assemblée nationale. Bref, aucun de ses proches à lui parmi ses trois principaux collaborateurs !
Résultats des courses : une fois parti de la primature après un règne de seulement cinq mois, il lance son regroupement dénommé ‘‘Les progressistes’’, mais il manque de partisans pour l’accompagner dans ce combat, tous ceux qu’il s’était évertués à nommer à tous les importants postes ayant disparu dans la nature. Pire encore, il décida de postuler à la présidence de la République. Le journaliste-boîte-à-idée failli piquer une crise : “Lui, président de la République? Non, mais sans blague !”, s’emporta-t-il, avant de lui expliquer qu’il n’avait aucune épaisseur sociologique pour prétendre à pareille ambition, d’autant qu’il partageait la même origine kasaïenne avec le candidat de l’UDPS Félix Tshisekedi qui fera carton plein dans les Kasaï.
Mais l’homme comptait sur les divisions claniques des Baluba de l’après-indépendances entre entre les ‘‘Bena Tshibanda’’ (les gens de la vallée, groupe de la famille Tshisekedi) et les ‘‘Bena mutu’a mukuna’’ (les gens de la montagne, dont lui-même Badibanga fait partie) pour gagner des suffrages face au fils du Sphinx de Limete. Le journaliste lui expliqua qu’il s’agissait des vieilles histoires qui ont totalement disparu, mais rien n’y fit, il postula quand-même. Il espérait, en tout cas, pouvoir négocier sa candidature auprès des autres candidats de l’opposition, mais nul ne lui accorda la moindre importance, et il fut totalement ignoré lorsque l’opposition se réunit à Genève pour désigner un candidat commun.
En guise de campagne, il n’alla pas vers le peuple, avec lui c’est tout le contraire : c’est le peuple qui vient vers lui – comme la montagne vint vers Mahomet ! Confortablement installé au siège de son regroupement dans la commune beau-linge de Limeté, ses lieutenants font chaque jour la battue dans les quartiers à la recherche d’éventuels électeurs qu’ils lui amènent. Tout à fait logique : qui voit, sérieusement, notre Bin Adam national arpenter à pieds les rues dans le fin fond de Kisenso ou de Ngaba ? Par la suite, il partit tenir quelques meetings dans des églises de Mbuji-Mayi et Kananga, parlant en Tshiluba avec un interprète qui traduisait ses propos dans la même langue Tshiluba pour le faire mieux comprendre du public.
A l’issue des joutes électorales, c’est héroïquement qu’il arracha la peau de l’ours : 0,15% à la présidentielle, zéro élu à la députation nationale, et zéro député aux législatives provinciales. On le croyait politiquement mort.
Mais l’homme a de la chance à revendre. Sans aucun député provincial, il est élu sénateur au Kasaï oriental, sa province d’origine, provoquant la royale colère de l’UDPS locale. Juste après, il réussit un autre miracle plus grand encore : dans un sénat majoritairement acquis au FCC, il bat le candidat kabiliste Evariste Boshab Mabudj ma Bilenge au poste de premier vice-président et devient numéro deux de la chambre haute du Parlement. Mais comme toujours, dès qu’il a un poste, il oublie vite qu’il doit poser les bases de son combat futur. Exemple : Léon Kengo, président du bureau précédent du sénat lui recommande un de ses collaborateurs pour le nommer parmi ses conseillers, et c’est lui qu’il nomme chef de son cabinet ! Ses proches de toujours faillirent s’arracher les cheveux ! «Comment un leader politique sérieux peut-il nommer comme chef de cabinet une personne recommandée par un politicien d’un autre camp politique ?», se désole un des leurs. Et puis, il remplit le cabinet de fonctionnaires apolitiques, reléguant ses proches de toujours à des emplois subalternes.
Echec cuisant
Compagnon de route de toujours, le journaliste-boîte à idée lui explique qu’élu désormais du Kasaï oriental, il devrait déployer tous ses moyens pour s’imposer comme un des leaders incontestés de cette province. Il faudrait pour cela multiplier des visites de terrain, se rendre aussi à Katanda, son territoire d’origine, et essayer de réconcilier les clans de Bena Muembia, Bena Kapuya et Bena Nshimba, engagés dans une éternelle guerre fratricide qui se solde chaque année par de nombreux morts, des champs dévastés et des dizaines de cases brûlées. «C’est intéressant, mais on verra», répondit-il. Il ne vint jamais à Mbuji-Mayi, préférant rédiger ses rapports de vacances parlementaires depuis Kinshasa. Quand il est au sommet du pouvoir, il oublie tout. Surtout ce qui peut faire de lui un vrai leader. Au cabinet même, on se demande si les dossiers sont traités. Le journaliste, qui est passé par plusieurs cabinets, s’étonne de voir des gens venir chercher la suite à leurs courriers déposés depuis 10 mois, voire une année … Les demandes d’audience sont reportés en permanence. Même le président de l’Assemblée provinciale du Kasaï oriental a mis plus d’un mois sans jamais être reçu, et a fini par partir furieux.
Début mars 2021, M. Badibanga démissionne de la première vice-présidence du sénat pour des raisons demeurées obscures à ce jour. Son combat politique reprend alors. Sauf que, encore une fois, il n’a personne autour de lui : les fonctionnaires sont repartis à leur fonction publique, le recommandé de Kengo est parti au Conseil d’Etat, le seul vrai politique du cabinet, le patriarche Patrick Mayombe, déçu, s’en est allé, autant que le journaliste-boîte à idée. C’est en dernière minute que Samy Badibanga va décider de se porter finalement candidat à Katanda où nul ne le connaît. Les élections générales du 20 décembre 2023 se sont soldées, encore une fois, par le résultat logique : l’homme a frappé son Waterloo, l’échec est cuisant : zéro élu aux législatives nationales comme aux provinciales.
En est-il fini de lui politiquement ? Rien n’est moins sûr ! Encore une fois, il a postulé aux sénatoriales pour la province du Kasaï oriental, même si, encore une fois, il n’a aucun élu au sein de l’assemblée de cette province. Sa chance légendaire comptera-t-elle encore ? Le président de la République va-t-il le nommer à un important poste de responsabilité malgré son manque de légitimité ? Au Congo-Kinshasa, rien n’est impossible. Et rien n’étonne.
Aristote KAJIBWAMI







