C’est l’une des sociétés qui, à elles seules, peuvent symboliser l’état de la mafia qui s’est emparé de la RDC. Milvest, filiale de Miller Holding, basée au numéro 46, rue Itri, dans le quartier de Beşiktaş à Istambul en Turquie, brasse des millions en RDC, pas toujours de manière très claire. Fondée en 1967 par Muhsin Turhan Mildon, elle a commencé très modestement en vendant des pièces détachées automobiles. Avant d’ouvrir une station-service en 1975. Quarante-neuf ans plus tard, l’entreprise revendique être une ‘‘puissance mondiale’’ qui commerce avec 105 pays, et opèrent dans onze secteurs différents, dont le bâtiment, l’énergie, les mines de charbon, la marine, l’aviation et l’automobile. Amenée par le controversé homme d’affaires malien Samba Bathily, cette société s’est installée en RDC en 2020 par le biais de sa filiale Milvest. Elle a alors ramassé à la pelle des contrats, toujours de gré à gré, dont pour la plupart les travaux sont à l’arrêt depuis que l’Inspection générale des Finances a bloqué les décaissements publics après avoir constaté que l’entreprise turque n’apportait en fait, rien, et travaillait uniquement avec l’argent public. Notre rédaction se penche ce jour sur un de ces projets pharaoniques : la modernisation de l’aéroport international de N’djili.
Dans une interview avec nos confrères d’Africa News et Ouragan, le patron de Mlivest, Thuran Mildon, petit-fils du fondateur de l’entreprise, explique avoir fait la proposition, au départ à l’ancien président Joseph Kabila pour700 millions de dollars que l’État devrait entièrement financer. Avant de la soumettre à son successeur Félix Tshisekedi, mais en version revue et corrigée dans laquelle l’État n’allait rien dépenser et qui serait «entièrement financé à plus d’un milliard de dollars par les privés et dont le remboursement se ferait grâce aux revenus issus de l’exploitation après une échéance acceptée par les parties», comme confié à nos confrères Achille Kadima et Jeanric Umande, directeurs respectifs d’Africa News et Ouragan.
Le contrat, élaboré à l’époque avec les ministres Marc Ekila Likombio des Transports et Guy Loando de l’Aménagement du territoire, prévoit que le gouvernement accorde à la société Milvest une «concession pour la modernisation , l’agrandissement, la gestion, l’exploitation et la maintenance» de l’aéroport international de Ndjili. Les travaux consisteront en la «construction, le développement, la gestion, l’exploitation et l’entretien de l’Aéroport, du Nouveau Terminal et des Installations, de la Centrale Électrique Renouvelable et de l’Autoroute, la réalisation des Activités de Concession Aéroportuaire et de l’Autoroute». Concernant le flux de passagers, l’objectif est de faire passer la capacité de l’aéroport à 2 millions de passagers annuellement, contre environ un million actuellement. Le tout pour le montant de 1,2 milliard de dollars américains.
De quoi donner le tournis
En contrepartie, le concédant, c’est-à-dire l’état congolais, accorde au concessionnaire qui est la société Milvest, à compter de la date de signature et jusqu’à l’expiration de la durée de la concession, «le bénéfice exclusif de la Concession» pour une durée de 29 ans. De quoi donner le tournis. Cela veut dire que Milvest va empocher, d’abord, la taxe dite «Redevance de Développement des Infrastructures Aéroportuaires (IDEF)», couramment appelée «Go-Pass». Elle est actuellement de 50 dollars par passager de vols internationaux et de 10 dollars par passager pour les vols domestiques, uniquement au départ. Avec le contrat Milvest, il sera des mêmes montants – ‘‘sous réserve d’une révision annuelle à la hausse conformément à la clause 40.2’’, indique le contrat – mais au départ et, désormais, à l’arrivée pour les vols internationaux.
En tenant compte des chiffres de l’année 2019 au cours de laquelle l’aéroport de Kinshasa a accueilli au total 1 105 766 passagers, dont 680 726 passagers pour les vols domestiques nationaux et 425 040 passagers pour les vols internationaux, cela donne des recettes IDEF pour les vols internationaux de 21 250 000 USD annuels, soit 1,23 milliard de dollars en 29 ans. Ce qui correspond à tout l’investissement attendu de Milvest, qui peut ainsi amortir tout son investissement rien qu’avec cette taxe, à supposer que le trafic de l’aéroport reste statique, ce qui n’est pas possible.
Il faudra y ajouter, ensuite, toujours sous la rubrique ‘‘IDEF passager’’, le Go-Pass pour les vols domestiques, qui rapporterait, toujours selon les chiffres de 2019, 6 807 260 USD, soit 197 millions en 29 ans. Mais aussi : la taxe sur les passagers sur les vols internationaux de 30 USD payable au départ (12,7 millions USD par et près de 370 millions USD en 29 ans) ; les frais de sécurité (Safety charge) de 5 USD payables seulement au départ (2,1 millions de dollars annuels, et 61,6 millions au terme de la concession) ; d’autres frais de sécurité de 12,5 USD payables au départ comme à l’arrivée (10,6 millions USD annuellement, et 308 millions à la fin de la concession). Le total donne, en fin-période, 2 169 596 140 USD. Donc, pour avoir investi 1,2 milliard, Milvest amortit son capital et se fait un bénéf de 960 506 140 USD, soit 81% du capital investi. Et ces chiffres passent au double si, comme le prévoit le contrat, l’objectif est de faire passer le trafic de l’aéroport à 2 millions de passagers.
‘‘Du jamais vu’’
Mais ceci n’est qu’une infime partie de ce que l’état congolais offre aux Turcs. Il leur cède également, pendant toute la période de concession, toutes les redevances aéronautiques qui rapportent davantage d’argent : la redevance de balisage (par atterrissage et/ou décollage) ; la redevance de stationnement des avions ; les frais de transport (manutention du fret) ; les frais de manutention au sol ; les frais de carburant ; les frais de restauration ; les revenus du fret (loyer et frais de concession) ; les revenus des services terminaux (comptoir d’enregistrement, frais d’équipement terminal utilisateur commun (CUTE) pour les guichets, excédent de bagages, etc.) ; et d’autres redevances aéronautiques, actuellement habituellement facturées, ou qui seront habituellement facturées à l’avenir, par les concessionnaires assurant des services sur les aéroports internationaux et les installations de type et de taille similaires ou comparables à l’aéroport.
Tout ceci a bien l’air d’une arnaque qui vise à dépouiller la RVA et l’état congolais afin de leurs moyens financiers et de frauduleusement couvrir de dollars l’entreprise turque et la bande de mafieux qui assurent ses gardes et sa promotion en RDC. «On est dans l’ordre de plusieurs dizaines des milliards de dollars américains que l’état congolais va hypothéquer au profit d’une société qui n’aura dépensé qu’un milliard de dollars. Un état qui se fait ainsi dépouiller, c’est du jamais vu en tout cas», se désole un observateur qui suit de près le dossier.
D’autant qu’une comparaison avec ce qui s’est passé au Sénégal démontre qu’on peut faire beaucoup mieux sans avoir à hypothéquer ainsi les recettes de l’Etat sur une aussi longue période. En effet, avec seulement 597 millions de dollars US, le gouvernement du président Macky Sall a construit un aéroport ultra moderne flambant neuf nommé Blaise Diagne, bâti sur 4 500 hectares et comprenant une autoroute ainsi qu’un TER (Train express régional, dont la dernière phase est en cours d’achèvement) qui le relient à Dakar en passant par Diamniadio, la coquette et très moderne nouvelle cité administrative du pays. L’aéroport Blaise Diagne est devenu le hub aérien de l’Afrique de l’Ouest avec une capacité de 2 millions de passagers, devançant de peu Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, et ambitionne de passer à 5 millions de passagers l’année prochaine, et de culminer à 10 millions à l’horizon 2035.

L’aéroport Blaise Diagne de Dakar. Avec ses installations ultra-modernes et ses deux millions de passagers par an, il est devenu le hub aérien d’Afrique de l’ouest. |Photo : Droits tiers
Dès juillet 2022, en seulement cinq ans, l’exploitation de cet aéroport a déjà permis le remboursement complet de la part de dette contractée pour sa construction. Dès lors, on peut bien se demander pourquoi la RDC ne peut pas faire comme le Sénégal en dépensant moins, au lieu d’accepter un contrat sulfureux avec une entreprise qui, pour avoir dépensé seulement 1,2 milliard de dollars américains pour juste rafistoler l’aéroport de N’djili, va encaisser les recettes de la RVA trop largement au-delà de sa mise pendant 29 ans.
Mbuta MAKIESSE







