De g. à d. : Flory Mapamboli, Godé Mpoy et Seth Kikuni|Photo : Montage Finance-cd.com
Alors que le franc congolais enregistre depuis trois semaines une appréciation spectaculaire face au dollar américain, la classe politique congolaise se divise sur la portée réelle de ce phénomène.
Au lendemain de la réunion du Comité de politique monétaire (CPM) de la Banque centrale du Congo (BCC), plusieurs voix s’élèvent — y compris au sein de la majorité — pour dénoncer une stabilisation artificielle, voire une opération de communication économique sans fondement durable.
Parmi elles, trois personnalités majeures : le professeur Godé Mpoy, député de la majorité et économiste ; l’opposant Seth Kikuni ; et le député Flory Mapamboli, élu de Kasongo-Lunda (majorité).
Tous trois, dans des styles différents, pointent du doigt les limites, les contradictions et les risques d’une appréciation jugée « fragile, provisoire et dangereusement trompeuse ».
Le contexte : une monnaie en rémission ou en perfusion ?
Selon le communiqué publié par la BCC à l’issue du CPM, l’appréciation récente du franc congolais — passé de près de 2 900 FC à 2 400 FC pour un dollar américain — serait le fruit d’un ensemble de mesures : Une intervention directe sur le marché des changes, le 18 août 2025, avec la cession de 50 millions de dollars ; une actualisation du taux de change appliqué au stock de la réserve obligatoire sur les dépôts en USD, cristallisée en monnaie nationale depuis 2021, occasionnant une ponction de 371 milliards de francs congolais ; une meilleure organisation du marché de change ; et une amélioration globale de la gestion de la liquidité bancaire.
Pour le gouverneur de la BCC, André Wameso, cette évolution positive est la preuve que la politique monétaire « porte ses fruits ».
« L’appréciation observée depuis quelques semaines est l’œuvre de la politique monétaire appliquée par la Banque centrale. J’allais même dire que c’est exclusivement grâce à cette politique monétaire qu’il y a appréciation du taux de change », a-t-il déclaré.
Mais cette assurance ne convainc pas tout le monde.
Godé Mpoy : “Une stabilité artificielle, donc fragile et provisoire”
Premier à réagir publiquement, le professeur Godé Mpoy, député de Kinshasa et enseignant d’économie, n’a pas mâché ses mots.
Selon lui, la stabilité actuelle du franc congolais est artificielle, car elle repose sur des mécanismes temporaires et contradictoires.
« Cette stabilité monétaire est artificielle, donc fragile et provisoire », affirme-t-il.
Pour le parlementaire, l’injection ponctuelle de devises peut certes réduire la masse monétaire à court terme, mais elle ne saurait constituer une politique durable.
« Ce que la BCC gagne d’un côté, elle le perd de l’autre », explique-t-il, soulignant que la baisse du taux directeur, décidée en parallèle, pourrait créer de nouvelles pressions inflationnistes.
Et d’avertir :
« La Banque centrale sera contrainte d’injecter régulièrement des devises pour maintenir cette stabilité apparente. Cela pourrait épuiser les réserves de change du pays à moyen terme. »
Pour cet économiste chevronné, le vrai levier de stabilisation n’est pas monétaire, mais structurel et politique : « On ne peut pas stabiliser la monnaie sans une gouvernance économique cohérente et une gestion saine de l’État. Sans lutte efficace contre la corruption et sans mobilisation accrue des recettes publiques, la stabilisation durable du franc congolais restera impossible. »
Seth Kikuni : “Un spectacle trompeur, un franc fort qui appauvrit le pays”
De son côté, Seth Kikuni, figure montante de l’opposition, se montre encore plus virulent.
Dans une analyse tranchée, il qualifie la récente appréciation de “spectaculaire mais trompeuse”, estimant qu’elle repose sur une logique de court terme.
« Le nouveau gouverneur André Wameso présente cette performance comme le fruit de son génie. Mais si c’était si simple, pourquoi son prédécesseur ne l’avait-il pas fait ? Les 50 millions de dollars injectés représentent notre épargne collective. Les utiliser pour manipuler le taux de change revient à vendre les meubles de la maison pour acheter la provision du mois », ironise-t-il.
Pour l’opposant, cette “victoire” monétaire masque un effet boomerang économique.
« Un franc congolais artificiellement fort rend nos produits plus chers à l’étranger et pénalise nos exportateurs. Pendant ce temps, nos importations ne faiblissent pas, et le panier de la ménagère reste intouché. »
Kikuni va plus loin et interpelle directement le gouverneur de la BCC : « Combien de nos réserves comptez-vous sacrifier pour ce succès éphémère ? Tous les 7 milliards ? Quel plan avez-vous quand les dollars viendront à manquer ? »
Son diagnostic est sans appel : la RDC ne souffre pas d’un problème de taux de change, mais d’un déficit structurel de production et de gouvernance.
« La véritable force de notre monnaie doit se mesurer à la vigueur de notre économie, pas à un taux de change manipulé », conclut-il.
Flory Mapamboli : “Stabiliser plutôt qu’apprécier”
Plus mesuré mais tout aussi lucide, le député Flory Mapamboli, élu de Kasongo-Lunda (majorité), se veut pragmatique.
Pour lui, si la BCC mérite des félicitations pour ses efforts, la priorité doit être la stabilité, pas l’appréciation excessive du franc congolais.
« Si cette appréciation continue, les recettes courantes baisseront. Les comptabilités des entreprises sont tenues en dollars, les salaires du secteur privé sont payés en dollars, alors que les dépenses publiques en francs congolais resteront constantes », alerte-t-il.
Selon le député, cette situation pourrait même entraîner une contraction de la demande globale et perturber les équilibres macroéconomiques, car plus de 85 % des transactions et 90 % des dépôts bancaires se font en dollars.
Flory Mapamboli prône donc une stabilisation progressive et cohérente du franc congolais.
Il formule plusieurs recommandations précises à la Banque centrale et au gouvernement : stabiliser la monnaie et éviter les fluctuations excessives dans les deux sens ; accélérer les réformes de la monétique pour créer un switch national en monnaie locale ; promouvoir les paiements numériques en francs congolais ;
Mettre en place des incitations fiscales et réglementaires en faveur du franc congolais ; et surtout, accélérer les réformes structurelles visant à augmenter la production locale et la mobilisation des recettes.
« À long terme, seule l’augmentation de la production nationale peut garantir la stabilité monétaire. Ce que je dis n’est peut-être pas populaire, mais c’est la vérité », conclut-il, appelant à “éduquer la population” sur les réalités économiques.
Entre communication et réalité : le défi de la crédibilité économique
Les prises de position de ces trois élus traduisent une préoccupation partagée : la crainte que le redressement du franc congolais ne soit qu’un feu de paille.
Elles mettent en lumière la fragilité d’un modèle économique encore trop dépendant des importations, des devises étrangères et d’un appareil productif sous-développé.
En filigrane, une même question traverse le débat : le franc congolais s’est-il réellement renforcé, ou la Banque centrale orchestre-t-elle une embellie monétaire artificielle ?
Dans un pays où la mémoire économique est marquée par des cycles de dévaluation brutale, la prudence s’impose. La confiance en la monnaie nationale ne se décrète pas : elle se construit par la cohérence des politiques publiques, la production locale et la discipline budgétaire.
Pour l’heure, l’appréciation du franc congolais divise. Entre satisfaction officielle et scepticisme parlementaire, la RDC reste suspendue entre illusion monétaire et défi structurel — un équilibre aussi fragile que la monnaie qu’il prétend défendre.
Mbuta MAKIESSE







