Le Premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko (à gauche), et son homologue congolaise Judith Suminwa Tuluka. |Photo : droits tiers
Proclamé le 29 mars vainqueur de la présidentielle sénégalaise du 24 mars 2024, Bassirou Diomar Faye a été investi le 2 avril 2024, soit 9 neuf jours après la tenue de l’élection présidentielle. Le même jour dans la soirée, le nouveau chef de l’Etat nomme son mentor et chef de parti, Ousmane Sonko, aux fonctions de Premier ministre. Le lendemain 3 avril, Ousmane Sonko forme son gouvernement, soit 10 jours seulement après la tenue de l’élection présidentielle, et un jour après l’investiture du président de la République.
Pendant ce temps, en RDC, les élections générales – comprenant une présidentielle – ont été organisées le 20 décembre 2023. Les résultats de la présidentielle, qui donnent le président Félix Tshisekedi réélu, sont publiés le 31 décembre 2023, soit 11 jours après le jour des élections. Le président est investi le 20 janvier 2024, soit un mois après la tenue des élections. Mais ce n’est que le 1er avril 2024 que Félix Tshisekedi nomme Judith Suminwa Premier ministre, soit 3 mois et 10 jours depuis l’organisation des élections, et 2 mois et 10 jours depuis son investiture. Nous en sommes aujourd’hui au 29 avril, soit 4 mois et plus d’une semaine depuis les élections, et 3 mois et plus d’une semaine depuis l’investiture du président de la République, et le pays n’a pas toujours de gouvernement.
Certains, y compris la radio Top Congo ainsi que le patriarche Jonas Mukamba Kadiata Nzemba, ont argué, pour justifier cet état de fait, que le Sénégal n’avait pas le même régime politique que la RDC, que le régime en vigueur au Sénégal serait plutôt présidentiel, alors que celui de la RDC est semi-présidentiel, comme si ce dernier régime était naturellement astreint à ce genre de lourdeurs politiques. Rappelons que le modèle institutionnel congolais est largement inspiré de celui de la cinquième République française. Pour autant, la France, modèle par excellence du régime semi-présidentiel, ne connaît pas ce genre de retards dans la mise en place de son institution gouvernementale.
Les consultations ne sont faciles pour personne, mais elles peuvent se faire en 24 heures
Prenons un exemple, le gouvernement Edouard Balladur en 1993. Sous le second mandat du président François Mitterrand, les élections législatives de mi-mandat sont organisées les 21 (premier tour) et 28 mars (deuxième tour) 1993. Ces élections sont remportées par une coalition nommée Union pour la France, qui n’est qu’une structure non officielle regroupant les deux grands partis de droite et de centre droit. Par conséquent, ses deux grandes formations y sont allées chacune sous ses propres couleurs : le Rassemblement pour la République, RPR, de Jacques Chirac, et l’Union pour la démocratie française, UDF, de Valéry Giscard d’Estaing. Cette dernière est alors une confédération de plusieurs partis qui soutenaient naguère le président Valéry Giscard d’Estaing : le Parti républicain, PR ; le Centre des démocrates sociaux, CDS ; et le Parti radical valoisien, PRV. Avec seulement 57 sièges, le parti socialiste, formation du président de la République, essuie une défaite historique.
A l’issue du second tour des législatives, la victoire de la coalition de droite et de centre droit est massive : 242 sièges pour le RPR, et 206 pour l’UDF, soit 448 sièges dans une assemblée nationale qui en compte au total 577. Un jour après la tenue des élections, soit le lundi 29 mars au soir, et alors même que les résultats officiels ne sont pas encore proclamés (ils le seront le mercredi 31 mars), le président Mitterrand nomme aux fonctions de Premier ministre Edouard Balladur, deuxième homme fort du RPR, après Jacques Chirac qui avait implicitement refusé la primature. Le mardi 30 mars dans la matinée, après une rencontre avec le président de la République, le nouveau Premier ministre se rend à Matignon, la primature française, procéder immédiatement à la remise et reprise avec son prédécesseur Pierre Bérégovoy. Il s’installe dans ses bureaux et y mène ses consultations.
Ces dernières ne sont faciles pour personne, mais elles peuvent se faire en 24 heures. Il faut réussir un savant dosage entre les deux grandes formations de la coalition, mais aussi tenir compte de la subdivision de l’UDF en plusieurs partis, tenir compte de l’avis du président pour les ministères de souveraineté, satisfaire les différents chefs de partis, et nommer des personnes d’expérience. Ainsi donc, Charles Million, président du groupe UDF à l’Assemblée nationale, refuse le ministère de l’Agriculture que Balladur lui propose, car il veut la Défense. Eh bien, il restera dehors. Le Premier ministre négocie avec le président de la République les personnes de son propre camp qu’il doit nommer aux ministères régaliens de collaboration comme la Défense et les Affaires étrangères.
Une Première ministre consulte dans une chambre d’hôtel
François Léotard, président d’honneur du PR, veut les Affaires étrangères, mais il sera nommé à la Défense, et c’est Alain Juppé, secrétaire général du RPR, qui ira aux Affaires étrangères. Pierre Méhaignerie, président de CDS, qui voulait lui aussi des Affaires étrangères, est finalement nommé à la Justice. Les chefs des partis sont servis : Gérard Longuet, président du PR, est nommé à l’Industrie, Postes et télécommunications et Commerce extérieur ; François Bayrou, secrétaire général de l’UDF, à l’Education nationale, le poste qu’il revendiquait ; Raoul Alphonsinot, président du PRV, à la Fonction publique ; et le jeune SG adjoint du RPR, Nicolas Sarkozy, au Budget. Sur demande de Jacques Chirac, Jacques Toubon est nommé à la Culture. Toutes ces tractations ont eu lieu en une seule journée et, le soir, le gouvernement a été publié.
En RDC, pendant des mois, une Première ministre passe son temps dans une chambre d’hôtel au Fleuve Congo Hôtel en train de faire ses consultations, pendant qu’un autre Premier ministre, son prédécesseur, tient toujours les manettes et participe aux réunions du Conseil des ministres. Bref, pendant des mois, l’Etat paie deux Premiers ministres !
Revenons au Sénégal. Juste pour dire que ce pays frère d’Afrique n’a pas un système présidentiel, mais bien semi-présidentiel au regard des critères développés par le juriste français Maurice Duverger qui en a théorisé le fonctionnement : un président élu au suffrage universel, un gouvernement responsable aussi devant l’Assemblée nationale, et où le programme du gouvernement peut être soumis à un vote de confiance. Pourtant, là-bas, les choses ne traînent pas en longueur ! Pourquoi ?
Gouvernement virtuel
Tout simplement, parce que, dans ces différents pays, les partis, même lorsqu’ils sont dans l’opposition, sont organisés sous forme d’un gouvernement, avec un secrétariat national, dont les membres forment un cabinet parallèle à celui du gouvernement. Ils constituent ainsi une sorte de «gouvernement virtuel», examinent l’action gouvernementale des ministres correspondant à leurs postes, et proposent des politiques alternatives qui feront partie du programme électoral que leur parti appliquera une fois au pouvoir.
Ce faisant, les cadres des partis se spécialisent sur les questions sectorielles et deviennent ainsi les personnes ressources lors de la formation d’un éventuel gouvernement. De la sorte, tout candidat à la présidence sait, au départ, comment sera formé son gouvernement, ne serait-ce que dans les grandes lignes : qui sera à quel poste, ainsi de suite. Voilà pourquoi au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en France, etc, les gouvernements sont formés très rapidement. On ne doit pas se mettre à chercher qui nommer dans tel ministère, et y passer des mois de réflexions après son élection. Accuser la constitution n’est pas correct : il est plutôt question de volonté pour mettre fin à une tradition de lourdeur et de retards qui s’est inscrite dans l’ADN du politicien congolais.
Belhar MBUYI







