Jusque-là, le monde connaissait quatre grandes histoires d’arnaque. Il s’agit, respectivement, de l’affaire Gregor McGregor, du nom de ce soldat écossais, qui, au 19ème siècle, escroqua de nombreuses familles européennes en les invitant à vivre dans un pays imaginaire situé entre le Honduras et le Nicaragua ; de l’histoire de Francis William Abagnale, célèbre faussaire franco-américain, connu pour son extraordinaire talent à utiliser des chèques falsifiés, à se créer différentes identités et en obtenant des postes pour des métiers pour lesquels il n’était aucunement qualifié comme, entre autres, pédiatre et avocat ; Bernard Madof, escroc américain, qui a réussi le haut fait d’armes de subtiliser jusqu’à 65 milliards de dollars aux personnes ayant placé l’argent dans sa société d’investissement ; ainsi que l’indien Natwarlal qui a utilisé des dizaines de fausses identités afin de frauder les institutions financières et les familles riches de son pays. Désormais, il faudra accorder la cinquième couronne de l’escroquerie à ce qu’il est convenu d’appeler la maffia électorale des Progressistes en RDC.
En effet, à l’issue des élections législatives du 20 décembre 2023, le regroupement de Samy Badibanga ne totalise en tout et pour tout que 110 461 voix sur l’ensemble du pays, soit 0,61% du corps électoral. C’est donc en deçà du seuil de 1% fixé par la loi électorale, qui était, pour ces élections, de 179 765 voix. Ancien Premier ministre et ex-premier vice-président du sénat, Samy Badibanga, découvrait sur terrain – et ce, pour la deuxième fois de suite, après sa débâcle de 2018 – la nullité de son envergure politique, avec zéro élu aux législatives nationales et provinciales. Sa prétention à se présenter comme un leader d’importance au sein de l’élite politique du pays n’était que vile rodomontade : l’homme ne pèse rien, et ne représente rien nulle part sur le territoire national. Même pas dans son territoire d’origine de Katanda.
Mais, patatras : le 13 mars, la Cour constitutionnelle, siégeant en matière de contentieux électoral, le proclame élu du territoire de Katanda au Kasaï oriental. Il ne s’agit pas d’une simple erreur de lecture ou d’inattention, mais d’une magouille savamment montée et exécutée de sang froid : avec Badibanga, un autre candidat des Progressistes, l’homme d’affaires et ancien député provincial katangais Nazem Nazembe, est aussi validé comme député national. Six jours plus tard, soit le 19 mars, Samy Badibanga se rend chez l’informateur Augustin Kabuya, avec une foule des cadres de son regroupement, signer l’acte d’engagement de la majorité, et promettre d’accompagner le chef de l’Etat au sein du gouvernement. Juste parce qu’il a désormais deux députés !
La mesure du danger
Mais cette escroquerie électorale dont nul ne sait à ce jour expliquer les mécanismes, ne fit pas rire dans les savanes de Katanda. Ici, des grappes humaines se mobilisent, allument le ‘‘tshiota’’, le feu rituel, dans lequel elles brûlent des effets de campagne de Samy Badibanga : tricots, banderoles, képis et autres. Tout le monde s’étonne de la victoire alléguée d’un candidat qui n’a même battu campagne car ne sachant pas s’exprimer correctement en Tshiluba, et qui fut chassé d’un bureau de vote par une meute en furie le jour des élections. La population, unie comme un seul homme revendique à cor et à cris le rétablissement de son député, l’unique de la circonscription, Olivier Nsendula Kazadi, dans ses droits. Dans ce territoire où trois clans – les Bena Muembia, les Bena Kapuya et les Bena Nshimba s’affrontent depuis plusieurs décennies, le risque de rallumer à nouveau le conflit se fait sentir. Kinshasa prend la mesure du danger.
Pour tout dire, l’ampleur de la maffia électorale, somme toute camorresque, qui a amené Samy Badibanga à être proclamé député national est effrayante. En effet, le regroupement Les progressistes n’avait pas atteint le seuil électoral. Il lui manquait 69.304 voix. Donc, la possibilité de faire passer M. Badibanga est délirante. Même à supposer qu’on a découvert par hasard ces dizaines des milliers de voix qu’on n’avait pas vus avant et qu’on les répartissait entre Badibanga et Nazembe, comment s’imaginer que le premier cité a pu obtenir plus que le nombre de voix de tous les votants de sa circonscription, là où le seul et vrai élu de Katanda, le député Olivier Nsendula Kazadi, avait obtenu 6.641 voix, et que à Lubumbashi, le premier de cordée ne totalise que 21.000 voix ? Qui avait ajouté ces près de 70.000 voix aux Progressistes pour permettre cette magouille digne de la Camorra napolitaine ?
Propos incroyables
La ficelle était trop grosse, l’arnaque trop visible. Siégeant en réparation des erreurs matérielles, la Cour constitutionnelle a invalidé la pseudo élection de Samy Badibanga et de son compère Nazem Nazembe, et fait droit aux vrais élus, dont Olivier Nsendula Kazadi à Katanda. En réalité, il ne s’agit pas ici d’une réparation d’une erreur matérielle, mais d’une organisation maffieuse dont l’action a été annulée.
Proclamer comme député une personne dont le regroupement n’a pas atteint le seuil électoral, en lui attribuant un nombre de voix supérieur au nombre des votants de la circonscription restera l’une des plus grosses maffias électorales de la RDC. La Cour constitutionnelle doit enquêter pour savoir qui avait manigancé en son sein pour salir ainsi la crédibilité de cette institution par cette décision.
Ejecté donc de l’assemblée nationale où il s’était faufilé frauduleusement, Samy Badibanga comptait sur l’élection des sénateurs pour siéger pour la deuxième fois à la chambre haute. Sauf que cette fois-ci, l’UDPS veille sur ses élus provinciaux : qui veut être sénateur doit avoir ses propres députés provinciaux. Or, Badibanga n’en a aucun. Après avoir tenté en vain de convaincre un groupe de députés provinciaux du Kasaï oriental de voter pour lui, l’homme a jeté l’éponge. Dans une déclaration à la presse, il dénonce des «failles apparentes de notre système électoral actuel, qui semble enclin à la corruption et à d’autres pratiques illégales». Incroyables propos pour quelqu’un qui, en plein jour et sous un soleil brûlant, a failli prendre frauduleusement le siège du vrai élu de Katanda.
Noyade politique
Alors, battu à toutes les élections – législatives nationales et provinciales – et forfait aux sénatoriales, que devient Samy Badibanga ? Il lui reste un ressort : un appel de pied désespéré en direction de Félix Tshisekedi, pour le sauver de la noyade politique, à la veille de la formation du gouvernement. Il a ainsi payé une campagne de presse pour rappeler au président de la République que la mesure qu’il avait prise, lorsqu’il était Premier ministre, d’annuler le décret de son prédécesseur Matata Ponyo interdisant l’importation des véhicules vieux de plus de 10 ans, aurait contribué à faire entrer des milliards de dollars au trésor. La campagne fait pouffer de rire tous les observateurs, et le fait prendre en pitié dans le landerneau politique de Kinshasa. «Voir un ancien Premier ministre réduit à ce genre de petites choses pour espérer être repêché par le chef de l’Etat dans le gouvernement est franchement désespérant», assène un observateur.
Dans les pays démocratiques sérieux, un politicien qui perd les élections ne peut prétendre accéder au gouvernement. Mieux encore : ceux qui sont déjà membres du gouvernement en sont exclus une fois battus aux élections, quelles que soient leurs compétences. Le cas d’Alain Juppé, ministre d’Etat au gouvernement Fillon en 2007, ou encore de la Première ministre du Sénégal, Aminata Touré, démise après sa défaite aux municipales à Dakar en 2014. Mais nous sommes en RDC. Le fait qu’ici les principes qui guident une vraie démocratie n’existent pas rend tout possible.
Mbuta MAKIESSE







