A l’époque, la nouvelle avait fait l’effet d’une bombe. Ce 5 avril 2024, Eric Nkuba, conseiller politique de Corneille Nangaa Yobeluo, coordonnateur de l’Alliance fleuve Congo, mouvement insurrectionnel qui a conquis de vastes étendues du Nord Kivu, arrêté en Tanzanie et transféré à Kinshasa, est présenté à l’opinion dans une vidéo réalisée par les renseignements militaires. Au cours d’un interrogatoire, l’homme cite plusieurs personnes comme étant des ‘‘contacts’’ de l’Alliance rebelle, dont Claudel Lubaya wa Lubaya, mais aussi l’ancien président de la République Joseph Kabila, le président du Comité national de suivi de l’Accord de la CENCO (CNSA) Joseph Olenghankoy, ou encore le belge Bob Kabamba, professeur de sciences politiques à l’Université de Liège (ULg) et Directeur de la «Cellule d’appui politologique en Afrique centrale» (CAPAC).
Si Olenghankoy s’était alors contenté de faire une marche de santé le lendemain avec son bouledogue dans les rues du centre-ville et que Kabila s’emmurait dans son silence habituel, Claudel Lubaya avait réagi avec vigueur. Le même jour, dans un communiqué publié dans la soirée, il s’était déclaré ulcéré d’apprendre qu’il aurait été cité comme acteur de l’AFC. «Ce n’est pas parce que je ne partage pas les points de vue du pouvoir en place que je serai tenté de prendre des raccourcis», écrit-il.
Avant de renchérir : «Je rejette de la manière la plus catégorique ces allégations qui portent atteinte à mon honorabilité et à ma dignité. Républicain par essence, je reste engagé dans une approche démocratique, d’une opposition républicaine et NON VIOLENTE, dans le respect de la Constitution et des lois de la République». Et de conclure : «Le présent post vaut droit de réponse et démenti formel».
Trois semaines plus tard, le 2 mai, à la date anniversaire de l’assassinat de son père, il écrit sur son compte Twitter, rendant hommage à son géniteur : «C’est ce juste combat, démocratique et loyal que je porte comme un marqueur indélébile et que je mène sans relâche et aucun esprit de vengeance, en sa mémoire et pour la patrie ; combat que je ne saurais aliéner, quoi qu’il en coûte. C’est dire, contre vents et marrées, qu’avec mon cerveau et ma seule plume comme armes, je ne ménagerai aucun effort en vue de son heureux accomplissement. Tel est le fondement de tout mon engagement depuis ma tendre jeunesse».
En effet, Guillaume André Lubaya, le père de Claudel Lubaya, était un nationaliste lumumbiste de la première heure, qui avait fait connaissance avec Patrice Emery Lumumba à Kisangani où les deux hommes vivaient avant l’indépendance. Elu député national de la ville de Luluabourg en 1960, puis gouverneur du Kasaï en 1961, il fait partie des lumumbistes qui se réfugient à Brazzaville en 1963 suite à la fermeture du Parlement par le président Joseph Kasavubu. Opposé à la lutte armée que venait de lancer Pierre Mulele au Kwilu et Christophe Gbanye dans l’Est, il regagna Kinshasa où il fut nommé ministre de la Santé au sein du gouvernement de Moïse Tshombe en 1964. Réélu en 1965, il fut l’un des rares députés à refuser de voter la confiance au pouvoir putschiste du général Mobutu.
Délation, manipulation et fausses accusations
Mais Mobutu a la rancune tenace. Le 13 avril 1968, il annonçait depuis Kananga ce qu’il est convenu d’appeler «le complot de Pâques» visant à l’assassiner, et qui serait ourdi par «des députés du Kasaï occidental». C’est cette accusation qui conduisit deux semaines plus tard à l’enlèvement, suivi de l’assassinat du leader lumumbiste, dont le corps fut dépecé avant d’être jeté dans le fleuve Congo, juste à côté de la résidence présidentielle de Mont Ngaliema, près de l’endroit où se trouve la léproserie de Ngaliema.
Bien entendu, si Mobutu a réussi cet acte macabre, c’est aussi parce que certains politiciens du Kasaï occidental s’en étaient donné à cœur joie pour porter des accusations fausses contre leur propre frère de province, le livrant à la mort dans l’espoir d’obtenir des postes et autres prébendes. Des années ont passé, le fils Lubaya a suivi les traces de son prestigieux père : gouverneur du Kasaï occidental de 1999 à 2007, député national de la ville Kananga, l’ancienne Luluabourg, à trois reprises, président de l’Union démocratique africaine – Originelle, le parti crée naguère par Guillaume Lubaya, il est l’un des rares leaders réels du Kasaï central actuellement.
Cependant, l’habitude de la délation et des fausses accusations a la peau dure. Dès que l’accusation contre Claudel Lubaya a été lancée le 5 avril, c’est dans les rangs des ressortissants du Kasaï central, sa province d’origine, que l’on a enregistré le déclanchement des hallalis le vouant aux gémonies et appelant à sévir contre lui, voire lui promettant la mort pour les esprits les plus enclins à la trahison des leurs. On peut ainsi citer le cas d’un certain Honoré Kabongo, revenu d’exil du Canada et animateur d’une page YouTube dénommé HK To Day, pour ses envolées violentes et ses diatribes M. Lubaya.
Puis le procès d’Eric Nkuba s’est ouvert le 25 juillet. Du début à la fin, nulle trace de Claudel Lubaya, ni, d’ailleurs, des autres incriminés du 5 avril. Juste une allusion, lorsque le principal accusé a déclaré qu’on l’avait forcé de citer certains noms sous la torture. Mais, curieusement, les juges n’ont pas estimé nécessaire d’essayer de savoir dans quel intérêt certains dans ce pays peuvent souhaiter mêler des personnes innocentes à un dossier aussi dangereux pour leur vie. Des sources proches du dossier ont même confié que M. Nkuba, petit-fils du député et ancien ministre de Lumumba (Affaires foncières), d’Ileo (Mines et Energie) et d’Adoula (Affaires foncières, Mines et Energie), M. Alexandre Mahamba, un des quatre leaders assassinés par pendaison par Mobutu le 1er juin 1966 à l’endroit où est érigé aujourd’hui le stade des Martyrs, ne pouvait se permettre d’incriminer injustement le fils d’un autre martyr de la dictature de Mobutu.
Avec la fin de ce procès, Claudel Lubaya est donc blanchi définitivement dans ce dossier où la délation et la manipulation puaient à mille lieues.
Mbuta MAKIESSE







