FINANCE Enquête – Les vraies raisons de la déchéance de Jules Alingete

Enquête – Les vraies raisons de la déchéance de Jules Alingete

En plein milieu de l’enquête du consortium des médias économiques Finance-cd.com et Chronik’Eco sur les agissements de M. Jules Alingete dans le sabordage des actions liées au programme du chef de l’Etat, celui qui a été quatre ans durant le tout puissant inspecteur général des finances chef de service a été viré de sa fonction par le président de la République. Afin de réduire l’impact négatif sur la personne, la décision présidentielle a été maquillée en une mise à la retraite anticipée. Mais la révocation paraît pourtant très clairement : n’ayant pas atteint l’âge légal de la retraite qui est de 65 ans, Jules Alingete Key, 62 ans, qui, avec ses 37 ans de carrière, dépasse largement les 180 mois de cotisations sociales nécessaires pour obtenir une retraite anticipée, devrait, selon la loi, solliciter lui-même sa mise à la retraite. Ce qui n’a pas été le cas. Mais pour quelles raisons Félix Tshisekedi a-t-il mis dehors celui qui faisait trembler tout l’establishment par ses puissantes campagnes médiatiques susceptibles de ruiner l’honneur de ses adversaires ? Nous clôturons notre enquête en apportant les révélations sur les causes réelles qui ont poussé le chef de l’Etat à virer celui qui se présentait lui-même comme la pièce maîtresse du dispositif du chef de l’Etat pour la lutte anti-corruption.

Afin de mettre fin à la guerre de l’Est et restaurer durablement la paix dans cette partie du pays, Félix Tshisekedi a fait le pari d’un partenariat stratégique avec les Etats Unis d’Amérique. En échange d’investissements dans le secteur minier congolais, notamment pour l’exploitation des minerais critiques, le gouvernement américain devrait apporter paix et stabilité dans la région. Cependant, les États-Unis demandent une plus grande transparence au gouvernement de la RDC dans divers domaines, notamment concernant la gestion des ressources naturelles et la lutte contre la corruption. Ils exigent également des sanctions contre les responsables majeurs de la corruption et du blanchiment des capitaux. Parmi les personnalités qui devraient s’inquiéter figure M. Jules Alingete, inspecteur général des finances chef de service. Cette exigence de transparence est une condition pour permettre la réalisation de l’Accord tant attendu entre les deux pays. 

«La corruption endémique en RDC est un frein majeur au développement du pays. Les États-Unis souhaitent que la RDC prenne des mesures concrètes pour lutter contre la corruption, afin de créer un environnement plus propice aux investissements et au développement», nous confie une source diplomatique basée à Kinshasa. Ce qui n’est pas sans rappeler les propos tenus à l’endroit de la RDC devant une commission du congrès des Etats Unis par M. Ronny Jackson, député de la Chambre des représentants des Etats Unis et envoyé officieux du président Trump à l’issue d’une tournée en RDC  et dans la région le mardi 25 mars 2025 : «les investisseurs (américains) ne peuvent pas y aller, non seulement à cause de l’insécurité, mais aussi à cause de la corruption qui est très élevée. La corruption et une justice malade mettent à mal la gouvernance». 

Selon nos sources, une personne intéresse particulièrement le trésor américain pour ses activités liées à la corruption et au blanchiment des capitaux en RDC : Jules Alingete Key, inspecteur général des finances. En effet, après plusieurs révélations concernant son implication dans des actes répréhensibles qui avaient été classées sans suite par la justice, une série de preuves supplémentaires avaient été rendues publiques contre lui en juin 2024. Ces preuves comprennent des échanges des emails, des photos, des reçus de caisse et de nombreux documents comptables.

Aide à frauder le fisc

Dans un rapport, un groupe de journalistes qui a enquêté sur le dossier parle de «preuves irréfutables impliquant directement Monsieur Jules ALINGETE KEY, (qui) confirment la manipulation des comptabilités aux fins de fraude fiscales susceptibles d’entraîner un redressement fiscal dans le chef desdites sociétés et des poursuites pénales contre leurs dirigeants et leur conseil», et accuse l’IGF-chef de service d’être «impliqué dans un vaste réseau de fraude fiscale et douanière, de blanchiment des capitaux et financement du terrorisme, de trafic d’influence, de corruption et de concussion voire de délit d’initié».

En effet, en violation de la loi portant statut de l’inspecteur des finances, M. Jules Alingete, expert-comptable agréé, enregistré à l’Ordre National des Experts Comptables, ONEC, sous le numéro SEC/17.00029, est associé majoritaire de la société DACO Sarl (n° 16/00006 de l’ONEC) dont il détient 54 % des parts, et dont il a confié la gestion à son épouse Madame Nanou Mukawa Alingete qui en détient 24 % des parts. Ceci le place dans une situation de grave conflit d’intérêt. L’homme abuse donc de sa position pour intervenir en faveur de son principal client, le Groupe Rawji, par le truchement de son cabinet d’expertise comptable DACO Sarl. Si le rôle de l’expert-comptable est, notamment, d’être le conseil fiscal de l’entreprise et de l’aider à choisir les régimes fiscaux les plus avantageux, optimiser les déclarations fiscales, et conseiller sur les crédits d’impôt et les dispositifs de défiscalisation, Jules Alingete et son cabinet vont plutôt aider le groupe Rawji a frauder le fisc pour ses nombreuses sociétés : Prodimpex, Beltexco, Marsavco, Rawbank, Proton, Parkland, et RAFI.

C’est ce qui ressort du mail du 27 avril 2020, ayant pour objet : ‘‘proposition d’ajustement de résultat’’, et dans lequel Jules Alingete écrit au comptable de la Beltexco de patienter jusqu’au lendemain matin pour recevoir son dernier avis, parce qu’en «rectifiant les achats importés», il faut prendre soin de «vérifier les fournisseurs étrangers», et d’«examiner la TVA récupérable dans son ensemble», afin de «rétablir l’équilibre de la trésorerie, c’est-à-dire s’assurer (que) les fournisseurs payés est en harmonie avec toutes les sorties de trésorerie».

Un milliard de dollars parti en fumée

Dans d’autres échanges e-mail impliquant Monsieur Jules Alingete intervenus le 27 août 2020, alors qu’il est déjà inspecteur général des finances chef de service, il est démontré que ce dernier conseille notamment la société Beltexco dans la minoration de sa TVA à l’importation. Il accompagne également les sociétés concernées dans les discussions avec les régies financières (DGRAD, DGI, DGDA, DGRK). Il utilise son influence dans le but de diminuer leurs charges fiscales, douanières et parafiscales. A titre d’exemple, rien que pour le cas de la société Prodimpex, selon les chiffres recueillis par le groupe des confrères, le chiffre d’affaires déclaré à la DGI en 2019 est de 7.576.274,63 USD, alors que celui présenté à l’assemblée générale de l’entreprise est de 27.671.631 USD, soit une minoration de 265,24%. Et en 2020, le chiffre d’affaires réel a été de 18.744.349 USD, alors que celui déclaré à la DGI de 5.845.635,68 USD, soit une minoration de 220,66%. Ce qui, pour la Prodimpex seule, donne une évasion fiscale de 2,3 millions de dollars pour les deux années prises en compte.

Et pour les sept sociétés du groupe Rawji depuis 2016, année où le groupe recours aux services du cabinet Daco de Jules Alingete ? Dominic Wolfgang Freundorfer, ancien diplomate allemand en poste à Kinshasa, qui a ensuite servi dans le groupe Rawji, affirme avoir des preuves que ‘‘certaines autorités’’ ont usé de leur influence pour protéger les bénéficiaires d’une immense fraude fiscale et douanière. Selon lui, le groupe Rawji, par ses nombreuses filiales, aurait ainsi détourné plus d’un milliard de dollars depuis 2016. Le chiffre a de quoi donner le tournis.

Piqués au vif, un groupe de citoyens initient une plainte contre Jules Alingete en saisissant le procureur général près la Cour d’appel de Kinshasa/Gombe le 29 avril 2024. Et pour cause : «Il y a lieu de noter que cette entente secrète entre Monsieur Jules Alingete, Inspecteur Général des Finances, son cabinet d’audit DACO, conseiller fiscal de plusieurs entreprises de la place et les assujetties relève ni plus ni moins d’une corruption au détriment des intérêts de l’État congolais et de son peuple. Pour étayer ces faits, vous constaterez que Monsieur Jules ALINGETE, à travers le cabinet DACO, dont il est le vrai patron, confectionne les états financiers des entreprises clientes de son cabinet et élabore les réponses aux notes d’observations des missions de contrôle menées par l’administration publique dont l’IGF», écrivent-ils dans leur plainte.

Pour service rendu, des millions vont couler à flot, en cash, dans l’escarcelle de M. Jules Alingete, perçus simplement sur base de simples décharges. On se croirait dans la mafia sicilienne ! M. Yusuf Shaikh, ancien directeur des opérations du groupe Rawji, interrogé par le groupe de confrères qui a enquêté sur l’affaire, a confirmé avoir remis à plusieurs reprises des sommes en espèces à Monsieur Alingete dans son bureau, ou déposées dans les locaux de la société DACO Sarl. Pendant le confinement, par exemple, poursuit M. Shaick, M. Jules Alingete s’est rendu deux fois dans les locaux de la société Prodimpex pour y percevoir respectivement 700.000 USD et 500.000 USD, soit 1,2 million de dollars, en cash. Il a paraphé des reçus de caisse avec sa signature et fait des annotations avec son écriture.

Ce n’est pas tout. Le 6 mai 2019, M. Jules Alingete a reçu un acompte de 700.000,00 USD sur un montant total de 1.100.000,00 USD, des mains de M. Dominique Freurdorter de la Rwabank, au titre de commission dans le cadre du redressement fiscal de 2018 de la banque du groupe Rawji.

Le 20 mai 2019, le même Alingete a perçu le solde, soit la somme de 400.000,00 USD, toujours des mains de Dominique Freurdorter. Il y a lieu de se poser la question de savoir à quel titre ou pour quel service rendu, ALINGETE a perçu la somme de 1.100.000,00 USD de la Rawbank. «Est-ce qu’il s’est substitué au compte du Trésor Public ?», s’inquiète le Comité de Surveillance des Finances Publiques qui saisit le procureur général.  Le 30 janvier 2020, Jules Alingete a également perçu, auprès de Monsieur Yusuf Shaikh, la somme de 200.000,00 USD au titre de la 1ère tranche de la TVA 2020. Toute la question est de savoir par quel mécanisme ou disposition légale ou règlementaire, Jules Alingete perçoit-il la TVA auprès d’une entreprise ? Le 14 mai 2021, alors qu’il occupe déjà les fonctions d’inspecteur général des finances-chef de service, Jules Alingete a encore perçu des mains de Yusuf Shaikh la somme de 200.000,00 USD. Preuve suprême, l’homme, casquette vissée sur la tête, est prise en photo dans le bureau de M. Shaikh, attendant son dû. Le 18 février 2022, Mme Bobette, belle-sœur de M. Jules Alingete et membre de son cabinet à l’inspection Générale des Finances a perçu la somme de 600.000.00 USD pour compte de M. Alingete auprès du même Yusuf Shaikh. Le 10 novembre 2022, c’est au tour de Mme Mukawa Ninga Nanou, épouse de Jules Alingete et Directrice Gérante de D.A Consulting Office (DACO), a perçu une somme de 300.000,00 USD auprès de Monsieur Youssouf pour le dossier TVA 2021. On se demande à quel titre, cette somme a été perçu.

Comment M. Jules Alingete peut encaisser autant d’argent aux motif brumeux du genre : ‘‘Dossier TVA 2021’’, ‘‘Redressement de la Rwabank’’, ou encore ‘‘Pour la TVA (1er trimestre)’’ ? La TVA n’est pas une charge pour l’entreprise, elle ne peut donc avoir d’impact que sur la trésorerie de l’entreprise. C’est le consommateur final qui la supporte en réalité car Il paie un pourcentage du prix hors taxe du produit à l’entreprise, qui la reverse à l’État de façon mensuelle, trimestrielle, ou annuelle. L’entreprise n’est donc qu’un intermédiaire entre l’administration fiscale et le client, un simple collecteur. Comment M. Alingete et son cabinet peuvent redresser la TVA d’un groupe d’entreprises et recevoir des millions de dollars pour ce qui, au final, apparaît comme une opération de fraude fiscale massive ?

Autre question : DACO, le cabinet de Jules Alingete, n’a-t-il pas e compte bancaire ? Pourquoi tous ces paiements en cash, alors même que le principe de transparence implique le paiement par la banque lorsqu’il s’agit de sommes colossales afin de faciliter la traçabilité des transactions et de lutter contre les fraudes, le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme ?

Authenticité des documents

Dépité, notre confrère Litsan Choukran se répand en déception : «L’homme à qui le Président Félix Tshisekedi avait confié la mission d’arrêter les voleurs dans ce pays n’était ni préparé, ni contrôlé. À son tour, il est devenu un problème», écrit-il sur son compte X, soulignant ainsi la descente aux enfers de celui qui était censé incarner l’intégrité et l’orthodoxie dans la gouvernance.

Comme à son habitude, Jules Alingete n’a jamais voulu répondre aux questions précises sur ce dossier scabreux, préférant accuser, par voie de campagne de presse, vaguement ceux qui lui en voudraient à cause de son travail. Jusque-là, la justice est restée atone. Cependant, Félix Tshisekedi, qui a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille, n’est pas resté insensible à cette affaire. Selon des sources bien informées, le chef de l’Etat a confié ce dossier à un cabinet d’expertise occidental dont le rapport a récemment établi l’authenticité de tous les documents rendus alors publics par le groupe de journalistes qui a enquêté sur les liens entre le cabinet Daco, Jules Alingete et le groupe Rawji. Le chef de l’Etat a été durablement déçu choqué en constatant que la personne à qui il avait placé toute sa confiance était elle-même mouillée dans une pareille maffia de fraude fiscale et douanière.

Sur le même sujet, selon des sources dignes de foi, l’ancien diplomate allemand Dominic Wolfgang Freundorfer a témoigné de cette affaire devant des services du Trésor américain. Nul ne sait ce que décidera le Trésor des Etats Unis sur le cas Alingete, cependant, grâce à la loi Global Magnitsky Human Right Accountability Act, adoptée en 2016, le gouvernement américain peut sanctionner les étrangers impliqués dans des violations des droits de la personne et dans la corruption partout dans le monde. Ces sanctions visent à restreindre l’accès aux systèmes financiers américains (gel des avoirs notamment) et à d’autres types d’avantages commerciaux aux individus ou entités impliqués dans des actes de corruption ou des violations des droits humains. Le risque est donc réel pour que celui qui se présente comme le chantre de la lutte anti-corruption en RDC soit lui-même frappé par des sanctions américaines pour corruption. Et ça, Félix Tshisekedi ne peut pas le supporter. Alors il a décidé de révoquer carrément M. Alingete.

Mais le trésor américain devra certainement être au courant d’autres dossiers concernant l’homme. D’abord, l’affaire des jetons de présence suite à la renégociation du contrat Sicomines. Même les membres de la commission de renégociation ne connaissent pas le montant total qui a été décaissé, tellement Jules Alingete, a multiplié une série des lettres à Sicomines signées le même jour, réclamant successivement 6,9 millions USD ; 6 millions USD ; 5,81 millions USD ; et 9,7 millions USD, soit au total 28,4 millions de dollars américains qui sont comptabilisés par Sicomines comme ayant servi à la construction des infrastructures, mais qui ont été réclamés par l’IGF, payés et gérés par l’IGF pour payer aux gens en cash alors qu’elle n’en a pas qualité. Le scandale, retentissant, a saturé l’échelle sismique de la corruption au point que l’onde de choc n’a toujours pas fini à ce jour de faire entendre ses répliques.

L’épée de Damoclès des sanctions

Sous le régime Kabila, pendant la transition dite 1+4, c’est une affaire de paiement d’une prime de recouvrement de 10% sur les 32 millions de dollars payés à la SNEL par le Congo Brazzaville, soit ‘‘seulement’’ 3,2 millions de dollars, qui avait coûté leurs postes au Dircab du chef de l’Etat Evariste Boshab, aux ministres de l’Energie et du Portefeuille Kalama Losona et Joseph Mudumbi, ainsi qu’au DG de la SNEL Mwemena. Mais là, on est à près de 30 millions …

Ensuite, il y a le scandale des honoraires de la Gécamines. En juillet 2024, Jules Alingete avait pris l’incroyable décision de convertir une mission officielle de contrôle de 90 jours en un contrat de consultance privée, en formant des agents et cadres de la Gécamines, moyennant des honoraires de 750 000 USD pour des prestations allant de novembre 2023 à février 2024. Cette situation avait provoqué un bras de fer entre l’IGF et le Parquet général près la Cour des comptes, avant de s’éteindre sans justification. «Pour des raisons politiques», assurait alors des sources.

Autant de dossiers de corruption qui font désormais peser sur la tête du désormais ex-iGF-chef de service l’épée de Damoclès des sanctions américaines. Et qui expliquent la chute de celui qui se prenait pour le centre du Congo et qui n’a pas fait ses preuves dans la lutte contre la corruption : tout au long de son règne de plus de quatre ans, l’indice de perception de la corruption de la RDC établi par Transparency international n’a évolué que d’un seul point, passant de 19 sur 100 à seulement 20 sur 100.

Belhar MBUYI (Finance-cd.com) et Olivier KAFORO (Chronil’Eco)