C’est près de 20% du gouvernement congolais qui a été dépêché en Zambie et en Afrique du Sud pour chercher les moyens de résoudre la crise du maïs qui affecte les provinces issues de l’ex-Katanga et de l’espace dit Grand Kasaï. Vice-Premier ministre et ministre de l’Economie nationale, c’est à Vital Kamerhe que revient le triste honneur de conduire cette délégation qui comprend également les ministres Jean Lucien Bussa Tongba du Commerce, Nicolas Kazadi des Finances, José Mpanda de l’Agriculture, Didier Budimbu Ntuabuanga des Hydrocarbures, Julien Paluku de l’Industrie, Désiré Mzinga Birihanze de l’Entrepreneuriat, la ministre près le président de la République Nana Manwanina, le vice-ministre du Plan Pascal Omana Bitika, et le secrétaire général adjoint du gouvernement Alphonse Padjabale Kabuasa. Objet de la mission : s’imprégner de la situation de la hausse des prix de la farine de maïs dans l’espace Grand Katanga et Grand Kasaï. On peut déjà se demander ce que les ministres respectifs de l’Industrie, des Hydrocarbures et de l’Entrepreneuriat sont allés faire dans cette galère.
C’est la pénurie de la farine de maïs – produit d’alimentation de base – dans les provinces issues de l’ancien Katanga et dans celles issues du découpage des ex-Kasaï oriental et occidental. Avec comme entre autres conséquences les prix qui prennent la fâcheuse habitude de galoper comme un cheval fou : de 35.000 FC à 100.000 FC à Lubumbashi en l’espace d’un mois. Les gouvernements provinciaux sont dépassés et ne savent pas à quel saint se vouer, le gouvernement central aussi, qui ne sait plus quel sein téter. Alors, la solution ? Près du cinquième du gouvernement est dépêché en Zambie et en Afrique du Sud pour ‘‘s’imprégner de la situation de la hausse des prix de la farine de maïs’’ dans la partie centrale et sud du pays.
Absence de politiques agricoles
Un travail qui pouvait être fait par à peine 5 experts issus des ministères de l’Economie, du Commerce et de l’Agriculture. «Le problème n’est pas celui-là. Le problème, c’est la rareté de la farine de maïs sur le marché. La hausse des prix en est simplement la conséquence», explique un commerçant de Lubumbashi. Qui ajoute : «et les causes de cette rareté sont également connues : la faiblesse de la production locale et les mesures d’interdiction des exportations zambiennes vers la RDC. C’est connu de tous, et il appartient au gouvernement de trouver des solutions».
Que la RDC, avec ses 120 millions de terres arables dont 10% – soit 12 millions d’hectares – sont réellement exploitées, en soit réduite, depuis plusieurs années d’ailleurs, à compter sur la Zambie et l’Azanie pour combler ses récurrents déficits en farine de maïs, est un comble. Le pays paie cash des mauvaises politiques agricoles – ou plutôt, l’absence de politique agricole – depuis qu’il a accédé à l’indépendance en 1960. Le Congo n’est pas sujet à la sécheresse, mais est handicapé par un système de transport intérieur médiocre, qui entrave la mise en place d’un système national efficace d’approvisionnement alimentaire en milieu urbain. L’agriculture est un secteur capital pour la RDC, car elle occupe 70 % de sa population active. Mais avec un tel potentiel – capable de nourrir deux milliards de personnes selon l’ANAPI, l’Agence nationale de promotion des investissements –, la RDC est quasiment introuvable sur la liste des grands producteurs africains des produits agricoles, à la notable exception pour le manioc (30 millions de tonnes, 3ème producteur mondial, juste derrière le Nigeria et la Thailand), et la banane plantain (4,7 millions de tonnes, 1er producteur mondial). Pour le maïs, le pays traîne en queue de peloton avec seulement 2,1 millions de tonnes.
Les meilleurs rendements d’Afrique
Pourtant, la RDC est de loin mieux dotée par la nature en potentialités agricoles que la Zambie et l’Afrique du Sud. Le voisin du sud-est d’abord, ne dispose que d’une superficie agricole totale de 27 millions d’hectares, dont 4 millions seulement sont des surfaces cultivées. Pour autant, la Zambie produit 3,4 millions de tonnes de maïs annuellement. Ce qui, généralement, suffit à ses 20 millions d’habitants et permet au pays d’exporter une partie de la production chez ses voisins, en particulier la RDC et le Zimbabwe, naguère grand producteur de maïs tombé en déchéance depuis l’expropriation des fermiers blancs dont une bonne partie s’est installée en Zambie d’où ils produisent du maïs qui est ensuite exporté vers le Zimbabwe …
Quant à l’Afrique du Sud, pays aux 70% de terres arides ou désertiques dont 11,2% seulement sont cultivables, sa surface cultivée ne s’élève qu’à 12,5 millions d’hectares, dont 10% sont irrigués. Tenue globalement par quelque 60.000 fermiers blancs, l’agriculture sud-africaine donne les meilleurs rendements d’Afrique et place le pays à la première place du continent pour de nombreux produits agricoles : maïs (15,3 millions de tonnes, 12ème producteur mondial), canne à sucre (19,3 millions de tonnes, 14ème producteur mondial), raisins (1,9 million de tonnes, 11ème producteur mondial), oranges (1,7 million de tonnes, 11ème producteur mondial), poires (397.000 tonnes, 7ème producteur mondial), soja (1,5 million de tonnes), tournesol (862.000 tonnes), pommes (829.000 tonnes), pamplemousse (445.000 tonnes) etc.
Approvisionner le pays
Vital Kamerhe a eu le tournis en feuillant ces chiffres des performances agricoles sud-africaines dans les notes techniques que lui ont rédigées ses conseillers peu avant le voyage. Il s’est posé la question, difficile mais inévitable : comment 60.000 fermiers blancs sud-africains, avec leurs 800.000 travailleurs agricoles, peuvent à ce point faire de très loin mieux que les 70 millions de paysans congolais ? Des paroles d’un discours, celui d’un certain Nicolas Paul Stéphane Sarkozy de Nagy-Bocsa, prononcé le 26 juillet 2007, à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, devant des étudiants, des enseignants et des personnalités politiques sénégalais plutôt groggys, a résonné à ses oreilles tout au long du voyage, l’empêchant de dormir dans l’avion :
«Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.
«Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès».
Grand admirateur du président brésilien Lula da Silva, initiateur d’un programme agricole dénommé ‘‘Faim zéro’’ au début des années 2000, et diplômé lui-même d’Economie agricole, M. Kamerhe a toujours nourri une grande ambition de transformer l’agriculture congolaise. Mais ceci est une autre histoire. Pour le moment, l’objectif c’est de voir comment approvisionner suffisamment le pays afin de mettre fin à la faim et de faire baisser, dans l’immédiat, les prix de la farine de maïs.
MULOPWE Wa Ku DEMBA







