La Première ministre Judith Suminwa salue les députés nationaux après son investiture par l’Assemblée nationale|Photo : Droits tiers
Après un passage réussi, Judith Suminwa Tuluka peut savourer sa satisfaction : le programme d’action de son gouvernement a été adopté par une écrasante majorité à l’assemblée nationale. Désormais, la Première ministre doit passer à l’action. C’est ainsi que ce mercredi 12 juin, elle a, enfin, pris ses quartiers dans ses bureaux officiels de la primature. Cependant, au-delà de tous les alléluias qui sont entonnés ci et là, l’analyse sérieuse du programme présenté par la cheffe du gouvernement suscite une série d’interrogations qui demeurent, pour le moment, sans réponse.
En effet, il ne suffit pas qu’une femme bien formée – master en sciences du Travail de l’Université libre de Bruxelles après une licence en économie appliquée à Mons – et expérimentée – ancienne ministre du Pla, après un passage au PNUD – articule à merveille un programme, du reste bien élaboré, pour qu’on lui offre le diable sans confession. Il y a un peu plus de trois ans, une autre personne, Jean Michel Sama Lukonde, tout aussi bien formée – ingénieur civil en inorganique et métallurgie de l’Unilu – et expérimentée – ancien député, ministre et patron de la Gécamines – défendait avec tout autant de brio le programme d’action de son gouvernement dont Judith Suminwa était, jjustement, ministre du Plan.
A l’époque, le 26 avril 2021, le programme de Jean Michel Sama Lukonde s’intitulait ‘‘Un Congo fort, prospère et solidaire’’. A l’heure du bilan, l’échec est complète sur toute la ligne de ses engagements : plutôt qu’un état fort, le pays est plus faible que jamais. En effet, outre les centaines des groupes armés nationaux et étrangers habituels, la RDC fait désormais face à de nouveaux foyers de tension et d’affrontements ethniques comme la guerre tribale entre les Bayaka et les Bateke dans l’ouest du pays qui fait des morts jusque dans la périphérie de Kinshasa, ou encore le sanglant conflit entre les Walengola et les Bambole dans la Tshopo qui fait des ravages jusque dans Kisangani.
Accaparement de la richesse nationale
Et en lieu et place d’une nation prospère, la RDC s’affiche crânement avec la peau de l’ours : quatrième pays le plus pauvre du monde, dépassée même par un non-état comme la Somalie. Et en guise de solidarité, le peuple congolais assiste aux plus grandes inégalités de son histoire, avec d’un côté, des politiques qui s’accaparent de toute la richesse nationale et s’offrent des salaires des pachas – 21.000 dollars US pour députés et sénateurs, 16.000 USD pour les conseillers principaux du président de la République, contre à peine 150 dollars pour les fonctionnaires de l’Etat. De sorte qu’un discours, fût-il déclamé avec brio, ne suffit pas pour accorder un blanc-seing à son auteur.
Le programme d’action présenté par Judith Suminwa est-il crédible ? La question vaut son pesant de cuivre, dans le deuxième producteur du métal rouge. En effet, ce programme soulève plusieurs points d’interrogation sur sa solidité – et, donc, sa crédibilité.
Premier point d’interrogation : en chiffrant son programme à près de 93 milliards de dollars US, soit 18,5 milliards USD par an, comment Mme Judith Suminwa compte-t-elle mobiliser de telles ressources, alors que les deux dernières lois de finance, fixées à 16 milliards USD ont été des fiascos – l’Etat n’ayant jamais atteint 11 milliards USD ?
Deuxième point d’interrogation : comment la Première ministre et son gouvernement comptent-t-ils financer les déficits abyssaux que va dégager la mise en œuvre de leur programme d’action ?
Déficits abyssaux
En effet, on peut lire à la page 61 du document du programme d’action du gouvernement : «En termes des opérations financières de l’Etat, le budget du Programme d’Actions du Gouvernement dégagera des déficits budgétaires annuels moyens de 9 603,6 milliards de CDF complètement financés par des sources de financement saines». Ce montant correspond, au taux de change actuel d’un dollar américain égale à 28.000 francs, à 3,4 milliards dollars US. Quelles sont ces ‘‘sources saines’’ qui peuvent permettre de résorber un tel niveau de déficits abyssaux tout en évitant «le piège de l’endettement et divers retards de décaissement des partenaires de l’Etat» ? Compter sur «l’accroissement des ressources internes du budget de l’Etat et les économies liées à la rationalisation des dépenses» comme indiqué au détour d’un paragraphe relève de l’utopie.
Alors, que faire ? Recourir aux eurobonds – obligation libellée dans une monnaie différente de celle du pays (ou du marché) dans lequel elle est émise – comme certains pays du continent comme la Côte d’ivoire qui a réussi à lever cette année 2,8 milliards USD à 8,5%, ou encore le Kenya, accablé par le service de la dette, qui a mobilisé 1,5 milliard de dollars US à 10,4% ? La RDC a un faible ratio dette publique sur PIB, soit 14%, contre 46,3% pour la Côte d’Ivoire, et 73,3% pour le Kenya. Son niveau d’endettement est faible, et sa dette plus soutenable. Elle peut donc lever des fonds à un taux moindre que la Côte d’Ivoire et le Kenya.
Cependant, augmenter le stock de la dette de près de 18 milliards de dollars en cinq ans peut toujours être soutenable. Car, même si le pays s’était endetté aujourd’hui même à cette hauteur, sa dette, actuellement de 11 milliards USD, passerait à 29 milliards, et son ration dette publique sur PIB serait alors de 41%, c’est-à-dire toujours mieux que la Côte d’ivoire et le Kenya pris en exemple ci-dessus. Cependant, avertit l’économiste et diplomate allemande Suzanne Wasum-Rainer, dans une tribune publié au quotidien économique français Les Echos, «lorsqu’on cumule des déficits d’année en année, le paiement des intérêts devient rapidement le premier poste de dépenses du budget de l’Etat. Des milliards, dont l’Etat aurait bien besoin pour financer d’autres projets, sont dépensés pour rembourser les créanciers. Un haut niveau d’endettement constitue un fardeau qui pèsera sur les générations futures et n’est pas compatible avec le devoir de solidarité intergénérationnelle».
Prévisions de croissance aléatoires
Troisième interrogation : comment Judith Suminwa compte-t-elle «renforcer et protéger le pouvoir d’achat» de la population alors qu’elle n’évoque nulle part ni l’augmentation des salaires, ni même la révision à la hausse du SMIG – salaire minimum interprofessionnel garanti ? Simplement en stabilisant le taux de change, comme elle s’y engage ? Comment y croire alors que dans quasiment tous les budgets récents, le taux de change fin période est atteint et dépassé dans la première moitié de l’année ? Dans le budget 2024 par exemple, le taux de change projeté à fin-2024 est de 2.535 francs pour un dollar américain, alors que depuis début juin, le dollar s’échange déjà à 2.830 francs.
Dans tous les cas, le taux de change seul, même stabilisé, ne renforce pas, donc n’augmente pas le pouvoir d’achat. Le pouvoir d’achat peut augmenter soit par l’augmentation des salaires, soit par la baisse des charges qui pèsent sur les salaires, soit encore par une baisse généralisée des prix des principaux produits de consommation – carburant, produits de première nécessité, loyer etc. Rien de tel n’est évoqué dans le programme de Mme Judith Suminwa.
Quatrième et dernière interrogation : le programme compte, pour atteindre ses objectifs affichés, sur un taux de croissance moyen de 9,8%. Or, selon les dernières perspectives économiques régionales publiées par le FMI fin-avril dernier, la RDC est partie pour terminer cette année à 4,7% de taux de croissance, qui sera suivie d’une légère augmentation à 5,7% en 2025. Cela fait déjà deux années où il est quasiment certain que les attentes du gouvernement Suminwa ne seront pas atteints. Comment fera alors le gouvernement congolais afin de passer à une croissance à deux chiffres dans les trois dernières années du mandat pour pouvoir combler les deux premières années d’une croissance plus faible ?
«La croissance économique ne se décrète pas», tranche encore une fois Mme Wasum-Rainer. Qui renchérit : «Elle est le fruit de l’activité économique. La responsabilité qui incombe à la politique, c’est d’instaurer un contexte favorable à la création d’emplois». Or, si les prévisions de croissance, apparemment aléatoires, ne suivent pas, l’Etat se trouvera dans l’impossibilité de mobiliser davantage de recettes afin de réaliser son programme. Sauf à augmenter la pression fiscale, ce qui n’est pas gagné d’avance non plus.
MULOPWE Wa Ku DEMBA







