A LA UNE Délivrance de la carte d’identité : Félix Tshisekedi demande des explications, il est...

Délivrance de la carte d’identité : Félix Tshisekedi demande des explications, il est temps de remettre le projet à ceux qui l’avaient commencé

Lors de la réunion du conseil des ministres de ce vendredi 12 juillet 2024, le chef de l’Etat est revenu sur la question de la délivrance de la carte d’identité aux Congolais. Selon le compte-rendu lu par le ministre des Médias et Communication et porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, «il revient au président de la République que, depuis le lancement du projet de la délivrance des cartes d’identité, il n’y a plus de développement attendu au regard du chronogramme qui lui a été présenté».

Et M. Muyaya de renchérir : «ainsi, tenant compte de l’impérieuse nécessité de doter chaque citoyen de la République démocratique du Congo de sa carte d’identité, il a instruit le vice-Premier ministre, ministre de l’Intérieur, Sécurité, Décentralisation et Affaires coutumières de lui faire un point , sans complaisance, sur ce dossier et de prendre toutes les dispositions y rattachées».

Après la déconfiture d’Idemia/Afritech, l’opinion se demande comment on n’en est arrivé là. Et le nouveau ministre de l’Intérieur, Jacquemin Shabani Lukoo, homme de principe, est tenu de maîtriser ce dossier s’il doit faire un rapport sincère au chef de l’Etat, en démêlant les pièges de la mafia et toutes les opérations dolosives y afférentes. Il restera, enfin, à souhaiter que le ministre ait suffisamment la force de résister au poids des cercles mafieux particulièrement influents dans le sérail du pouvoir actuel pour dire la vérité au président de la République.

L’histoire du fiasco de la délivrance des cartes d’identité aux citoyens congolais, est aussi celle d’un homme, sulfureux et pour le moins controversé : Samba Bathily. Fils d’un ancien député malien, né le 23 Octobre 1970 à Bamako, il se définit comme un entrepreneur, pionnier de la structuration financière de grands projets d’infrastructure, basée sur la conception de stratégies financières associant entités privées et publiques, institutions financières locales et internationales, fonds et banques. En réalité, il profite généralement des relations avec les cercles du pouvoir dans chaque pays où il s’installe pour faire prospérer ses affaires avec des projets qui sentent généralement le souffre de la mafia.

Fiasco en Guinée et au Mali

Après des débuts laborieux dans son pays dans le secteur pharmaceutique, suivis de quelques succès dans les télécommunications dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, l’homme s’est signalé particulièrement en Guinée, sous la présidence d’Alpha Condé, avec qui il entretient des relations privilégiées. Il y fonde Africa Developpment Solutions, ADS, qui lui permet, en 2016, de remporter, de gré à gré, un marché de 80 millions de dollars – et qui passera finalement à 100 millions – aux termes duquel il devait fournir et installer 30.000 lampadaires – ah oui, déjà ! – dans plusieurs localités du pays couvrant 33 préfectures et 304 sous-préfectures. Sauf que, après leur installation, la moitié des lampadaires se retrouvent hors usage en seulement six mois, et le reste peu de temps après. De sorte que toutes les localités des 33 préfectures et 304 sous-préfectures sont replongées dans l’obscurité totale. Entre temps, ce sont 100 millions en monnaie américaine qui sont partis en fumée.

Concomitamment à ce fiasco en Guinée, Samba Bathily réussit un autre coup la même année 2016 dans son pays d’origine, le Mali, où il a ses entrées au palais présidentiel sous le règne d’Ibrahim Boubacar Keita. Le gouvernement malien décide de renouveler le parc automobile avec le lancement de l’opération Taxi Pro. Pour cela, il est mis en place un partenariat public-privé pour lutter contre le chômage et la précarité en mettant à la disposition des professionnels du transport en commun des voitures neuves pour leur permettre de s’épanouir socialement et professionnellement. L’exécutif malien crée une véritable synergie d’actions entre le gouvernement, à travers l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE), la Coopérative des chauffeurs et conducteurs de taxis du Mali et deux banques de la place : la Banque régionale de solidarité (BRS), devenue aujourd’hui Orabank, et la Banque internationale pour le Mali (BIM-SA), ainsi que le Fonds auto renouvelable pour l’emploi (FARE).

Aux termes de cette opération, ce sont plus de 500 voitures neuves pour un montant de plus de 5 milliards de Fcfa, soit 8,3 millions de dollars américains, qui devaient être livrées aux chauffeurs de taxi. Et le concessionnaire officiel pour livrer ces véhicules de marque FIAT à la Coopérative des chauffeurs et conducteurs de taxis, n’était autre que la société Prize-Auto, appartenant à deux jeunes opérateurs économiques maliens, à savoir Samba Bathily et Oumar Diaw. Le patron de Prize-Auto, Samba Bathily, s’était aussi engagé à installer une usine de montage de la marque FIAT au Mali, en vue de faciliter les pièces de rechange. Ce qui n’a jamais été fait. Au total, à peine 98 voitures seront livrées, et l’Opération Taxi Pro fut un échec retentissant.

En 2020, le président malien Ibrahim Boubacar Keita est renversé par le coup d’Etat du colonel Assimi Goïta. Une année plus tard, c’est au tour d’Alpha Condé d’être défenestré du pouvoir par un autre colonel, Mamady Doumbouya. L’oiseau cherche où nicher. Trois ans avant la présidentielle congolaise de décembre 2018, il avait rencontré Félix Tshisekedi à Bruxelles grâce à un proche de ce dernier, Jean Claude Kabongo. Il lui avait vanté alors ses relations avec tous les chefs d’Etat d’Afrique de l’ouest, ainsi que ses grandes réalisations. C’est tout à fait logique qu’il débarque à Kinshasa, après l’élection du leader de l’UDPS.

Un petit larcin à 13 millions USD

Dans la capitale congolaise, Samba Bathily mène grand train. Il affirme avoir dépensé 13 millions de dollars dans les jets privés avec lesquels il fait ses déplacements, et avoir déjà dépensé 2,8 millions de dollars US pour sa suite au Rotana où il loge. Et que fait-il ? Encore des contrats de gré à gré, comme en Guinée et au Mali. A travers sa société Solektra International, il gagne le marché d’éclairage public de Kinshasa, sans aucun appel d’offre. Il s’agissait de commander et d’installer 2.500 lampadaires – encore ! – au coût de 5.200 USD l’unité, soit un total de 13 millions de dollars. Sauf, que, d’abord, un lampadaire coûte entre 30 et 400 USD l’unité selon les marques. Et quand on y ajoute tous les accessoires, jusqu’au poteau et camion pour l’installation, cela fait tout au plus 1.000 dollars US par lampadaire. Bref, l’homme a empoché 10,5 millions de dollars frauduleusement. Ensuite, sur les 2.500 lampadaires promis, seule une centaine a été livrée. De quoi susciter le courroux de M. Alingete, garde-chiourme de l’orthodoxie financière …

Mais ça, pour un homme de la trempe de Samba Bathily, c’était un petit larcin. Juste de quoi régler les factures de ses jets privés et de payer sa suite au Rotana. Le meilleur était à venir.

Le 26 avril, l’Office national d’identification de la population, ONIP, commence la délivrance des cartes d’identité. Mais quelques jours plus tard, l’IGF bloque tour le processus du contrat IDEMIA/AFRITECH, car entaché de nombreuses irrégularités. D’abord : le contrat se chiffre à «697 millions USD dont 104 millions USD d’apport de l’État congolais (20 millions déjà disponibilisés ) et 193 millions à apporter par Afritech/Idemia : “le groupement Afritech/Idemia ne dispose pas de ressources pour financer sa participation. Le contrat prévoit que l’État congolais fournisse à ce groupement une garantie devant lui permettre de lever des fonds auprès des banques commerciales. Ladite garantie portera sur la séquestration des avoirs de la Banque centrale du Congo par la banque commerciale prêteuse. Cette opération tombe dans l’illégalité voire dans l’impossibilité».

Ensuite : «le coût total de ce projet est jugé surfacturé en ce qui concerne particulièrement la construction des infrastructures du projet évaluées à 444 millions USD. La durée prévue du contrat pour 20 ans de partage des produits du projet (2 milliards USD) dont 60% au bénéfice d’Afritech/Idemia, 20% pour l’État congolais et 20% pour le remboursement de la dette ne se justifie pas, étant donné la nullité de l’apport d’Afritech/Idemia qui reste conditionné par la garantie de l’État». Une belle admirable ingénierie susceptible de figurer dans les annales de l’escroquerie.

Remettre le dossier à ceux qui l’avait débuté

Question : comment le ministère de l’Intérieur et l’ONIP ont-ils fait pour arracher ce projet déjà avancé avec l’entreprise angolaise Digitus en partenariat avec son partenaire chinois Elinc, géant mondial reconnu en matière de l’électronique de défense et de l’ingénierie de l’information, le recensement numérique et l’identité numérique, pour l’offrir de gré à gré, à ce qui a tout l’air d’une mafia de haut vol ? Rappelons ici que l’ancien ministre de l’Intérieur, Peter Kazadi, avait obtenu un contrat auprès de Digitus pour son cabinet d’avocats Peter Kazadi et Associés, portant sur 2% du total du contrat, soit 13 millions de dollars. Suite à une demande d’un paiement anticipatif de 3 millions rejetée par les angolais, le contrat leur a été arraché.

Au moment où le président de la République en personne exige des explications, il est temps qu’on lui dise la vérité. Et qu’on lui propose de reprendre ceux qui avaient débuté et avaient si bien avancé avec le projet, ceux dont le matériel avait permis de lui délivrer la première carte de citoyen le 30 juin 2023 : le consortium Digitus-Elinc.

Mbuta MAKIESSE