Pilote de ligne de la compagnie Serve Air, Serge Ilunga Lukunga vient d’apprendre à ses dépens qu’on ne s’improvise pas politicien dans ce pays. et encore moins analyste politique et économique. L’homme qui a été candidat malheureux aux dernières élections législatives nationales à Mbuji-Mayi sous les couleurs du regroupement Tous pour le développement du Congo, TDC en sigle, était l’invité de notre excellent confrère Israël Mutombo, dit Sango (le prêtre). Tout ce que l’opinion a retenu de son intervention, c’est le mépris qu’il a affiché vis-à-vis de la route Kananga-Kalambambuji actuellement en construction, plaidant pour la perpétuation de la dépendance du Kasaï aux ports du Kongo central. Selon lui, la route de Kalambambuji n’aura qu’un impact limité. Suscitant du coup une royale colère des ressortissants du Kasaï central.
Au cours de l’émission Bosolo na Politik, M. Ilunga qui, visiblement, n’en est pas à sa première intervention sur ce dossier, a déclaré : «Quelqu’un m’a beaucoup jugé hier au téléphone, il pense que nous, nous sommes contre le désenclavement du Kasaï oriental. Moi je suis du Kasaï non ? Il faut avoir l’art de faire d’une pierre deux coups, c’est-à-dire que nous voulons désenclaver une partie de notre pays, c’est une bonne chose, mais nous n’allons pas tuer une autre partie de notre pays, en désenclavant une autre partie du pays. Les Angolais, ont construit leur route qui vient jusqu’à l’entrée de la RDC, parce qu’ils ont trouvé que c’est mieux pour eux. Ils ont calculé, leur raisonnement est bon pour eux, ça va nous profiter un peu, mais raisonnez un peu : Matadi jusqu’à Mbuji-Mayi, Lobito jusqu’à Mbuji-Mayi, c’est la même chose».
Et de renchérir : «Donc, pour moi, pour mes enfants et mes petits-enfants, je préfère une route qui va de Matadi jusqu’à Mbuji-Mayi, de la sorte nous donnons une chance à Matadi de garder une partie de son marché. Car si nous gardons la route entre Matadi et Mbuji-Mayi en son état actuel, la conséquence serait que tout le monde se ruerait sur Lobito. Qu’est-ce qui peut arriver ? Si Lobito ravitaille le Grand Kasaï et le Grand Bandundu, Matadi aura un grand problème. Or nous devons donner à Matadi sa chance de survivre. Nous avons un autre projet d’un port en eau profonde de Banana. Si donc l’Angola nous prend une partie de notre commerce international, on aura des difficultés à démarrer ce projet. C’est ainsi que nous encourageons l’Etat congolais, particulièrement tous ceux qui sont impliqués dans ce projet, que la route Matadi-Mbuji-Mayi soit construite».
Ignorance
Il n’en fallait pas plus pour que, la moutarde au nez, de nombreux Centre-Kasaïens montent au créneau. Serge Ilunga Lukunga ne s’attendait certainement pas à des réactions d’une telle ampleur. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, c’est une volée de bois vert qui s’est abattu vigoureusement sur lui. Sur les réseaux sociaux, c’est une pluie de plaies et des bosses qu’il recueille à coups redoublés. Certains le vouent aux gémonies, lorsque d’autres lui souhaitent carrément une pluie de malédictions ancestrales.
«Comment un pilote de ligne commerciale peut à ce point ignorer l’importance d’une route commerciale d’intérêt régional ?», s’offusque Ya Muimpe Kapinga, femme commerçante à Kananga. «Donc, il faudrait qu’on nous laisse dans cette désespérance au motif qu’il faut penser au bien de Matadi au Kongo central ? C’est à tomber par terre ce genre de raisonnement», ajoute-t-elle. «S’il veut dépendre à jamais de ports de Matadi avec ses enfants et ses petits-enfants, libre à eux. Qu’il ne crée pas de problèmes à notre route au moment où, enfin, le gouvernement a décidé de la construire. Nous voulons notre propre voie de sortie vers l’extérieur», écrit Claude Mubenga, enseignant du territoire de Dibaya, dans un groupe de discussions WhatsApp.
Réactions plus tempérées certes, mais énergiques, des élites de la province. Coordonnateur de l’Association Bena Kananga, Dieudonné Dikita Makubakuba dit avoir suivi «avec étonnement l’intervention du pilote politicien Serge Ilunga» qu’il qualifie de «hasardeuse et remplie de beaucoup d’ignorances». «Il ignore les réalités économiques de la province du Kasaï central et de toute la région du Kasaï. Je ne peux pas imaginer qu’un homme aussi rompu aux calculs, puisse se permettre de débattre d’un sujet qu’il ne maîtrise pas», nous a-t-il confié.
Avant d’ajouter : «Il faut connaître d’abord historique de cette route. La route de Kalambambuji fut au départ une initiative provinciale du Kasaï occidental sous le gouverneur Trésor Kapuku, ce projet sera poursuivi par le gouverneur Alex Kande qui ouvrira la province à l’Angola par le poste frontière de Kalambambuji. Mais après le départ de Kande a la tête de la province, le Kasaï central connaîtra beaucoup des difficultés d’ordre sécuritaires et financières pour continuer la construction et l’exploitation de la route. A l’arrivée du président Félix, qui avait fait une promesse aux centre-Kasaïens de leur construire une route moderne et l’ouvrir au trafic, je ne sais pas par quelle magie, la route est passée du projet provincial au projet national et depuis, la route n’a jamais été construite ni remise dans son état initial laissé par le gouverneur Alex Kande».
«Donc, notre pilote doit connaître tout avant de supprimer ce projet au profit de port de Matadi. Cette ignorance fait que le pilote ignore même la longueur de la route de Kalambambuji qu’il compare à la distance de Matadi à Mbuji-Mayi alors que, la route Kalambambuji part de Kalambambuji pour 400 km jusqu’à Matamba dans le territoire de Kazumba pour rejoindre la RN1», conclut M. Dikita.
Nouvel élan et nombreux avantages
Réaction toute aussi vigoureuse de la part de Belhar Mbuyi, journaliste et coordonnateur de la plateforme Bena Luluabourg. «A l’accession du Congo à l’indépendance, le Kasaï était une province prospère, qui produisait et exportait, outre ses diamants, de l’huile de palme produite par les huileries de Tshimbulu et de Mapangu, mais aussi du Coton produit par la Cotonco, et d’autres produits agricoles», avance-t-il.
Il précise ensuite que ce tissu productif est tombé à l’arrêt suite au choc pétrolier de 1973, étant donné que depuis lors, la SNCC est tombée lentement en faillite, rendant les exportations difficiles. «C’est à partir de ce moment-là que l’enclavement de la région s’est fait sentir. Depuis lors, notre seul espoir de renaissance de la province, c’est le désenclavement de notre région qui nous apportera un nouvel élan, avec de nombreux avantages, comme le rattachement aux corridors d’Afrique australe dans le cadre de l’intégration africaine, une augmentation du commerce transfrontalier avec l’Angola, le déploiement de plusieurs services de l’Etat comme l’Ogefrem et la DGDA au poste frontalier de Kalamabambuji, l’augmentation des recettes de la province avec les redevances payées au poste frontalier, comme la taxe à l’importation, l’augmentation de la production agricole grâce à l’opportunité que représente la voie d’évacuation vers les pays de la SADC, voire la création d’un port sec une fois que sera lancée la production du nickel qui avait raté à l’époque des cinq chantiers du président Kabila à cause du manque de courant électrique», ajoute-t-il.
Pour M. Mbuyi, l’argument selon lequel cette route va nuire à Matadi est non-sens absolu. «Tous les pays disposent de points d’entrée sur leur territoire. Ces points d’entrée peuvent être maritimes, donc des ports ; aériens, donc des aéroports internationaux ; ils peuvent être aussi des postes frontaliers terrestres dont on peut faire des ports secs. Ces points aident le pays et les régions où ils sont installés dans le développement du commerce et des activités économiques. On ne peut pas on ne peut pas interdire à certains d’avoir leurs points d’entrée sur le territoire au motif qu’on veut protéger d’autres, on ne doit pas étouffer les uns pour assurer la prospérité des autres», a encore déclaré M. Mbuyi, l’air dépité.
Pour lui, la région du Kasaï, et le Kasaï central en particulier, a de quoi participer au rendez-vous du donner et du recevoir avec les pays frères de la SADC. «Le Kasaï central est le premier producteur congolais de haricots et d’arachides, deuxième du manioc après le Kwango, quatrième du riz après l’Ituri, le Maniema et le Kongo central. La route de Kalambambuji est une opportunité qui permettra à nos paysans d’augmenter exponentiellement leur production pour les exporter vers la zone australe d’Afrique», a encore déclaré le patron de Finace-cd.com.
Aristote KAJIBWAMI







