ECONOMIE En prêchant contre le corridor de Lobito, Samy Badibanga contre Kalambambuji, Kasumbalesa,...

En prêchant contre le corridor de Lobito, Samy Badibanga contre Kalambambuji, Kasumbalesa, Dilolo

La tribune de Samy Badibanga sur les corridors de Banana et de Lobito repose sur une idée centrale : concentrer les flux miniers de la République démocratique du Congo autour d’un axe national structurant vers l’Atlantique. Présentée comme une stratégie de souveraineté, cette approche souffre pourtant d’une faiblesse majeure : elle méconnaît profondément la géographie économique réelle du pays et l’intérêt de chaque province.

Dans un État aussi vaste et contrasté que la République démocratique du Congo, les dynamiques régionales ne peuvent pas être réduites à un seul couloir logistique central. Les provinces du sud-est, notamment le Haut-Katanga et le Lualaba, sont déjà insérées dans des réseaux naturels d’échanges avec la Zambie et l’Angola, via des postes comme Kasumbalesa ou Dilolo. Le Kasaï central tient à se connecter au corridor de Lobito par la route Kananga-Kalambambuji.

Faire comme si ces corridors transfrontaliers étaient secondaires ou dangereux revient à nier une évidence : l’économie congolaise fonctionne déjà de manière multipolaire, et c’est tant mieux ainsi.

Le Kasaï central et l’enjeu du désenclavement réelKasumba

Là où la limite du raisonnement de Samy Badibanga devient encore plus flagrante, c’est lorsqu’il touche des provinces historiquement enclavées comme le Kasaï Central.

Pour cette région, des projets comme la route Kananga–Kalamba Mbuji vers l’Angola ne sont pas des options théoriques : ce sont des infrastructures vitales de survie économique. Elles ouvrent un accès direct au marché angolais et, au-delà, aux ports de l’Atlantique et à la région Afrique australe, offrant enfin une alternative aux circuits longs, coûteux et centralisés.

Remettre en cause, directement ou indirectement, la légitimité de ces corridors transfrontaliers revient à freiner le désenclavement du Kasaï central, l’intégration commerciale de ses producteurs, et la réduction de son isolement structurel.

Le mythe du corridor unique

L’idée selon laquelle un seul grand corridor vers le port de Banana pourrait structurer durablement toute l’économie nationale relève d’une vision archaïque du développement.

Les grandes économies continentales ne fonctionnent pas ainsi. Elles reposent sur des réseaux multiples d’exportation, adaptés aux distances, aux marchés régionaux et aux coûts logistiques. Le Brésil, la Chine ou encore les États-Unis ne concentrent pas leurs flux sur un seul axe maritime : ils les diversifient.

Appliquer une logique inverse à la RDC, c’est risquer de surcharger certains corridors, maintenir des régions entières dans l’enclavement, et ralentir l’intégration économique des périphéries.

Une lecture déséquilibrée des enjeux économiques

En réalité, la vraie question n’est pas de choisir entre Banana et Lobito, ni entre corridors internes et corridors transfrontaliers. Elle est beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeante : comment faire en sorte que chaque région de la RDC ait accès à la solution logistique la plus efficace pour son économie ?

En effet, les provinces éloignées du Kongo Central tirent – ou tireront – des avantages structurels importants de l’aménagement de voies de sortie vers l’extérieur à travers des corridors transfrontaliers et des plateformes logistiques assimilables à des “ports secs”. Dans des provinces comme le Haut-Katanga, le Lualaba ou le Kasaï Central, la mise en service de postes stratégiques tels que Kasumbalesa, Dilolo ou Kalamba-Mbuji permet de réduire considérablement l’enclavement historique de ces territoires.

Concrètement, ces infrastructures favorisent une intégration plus directe aux marchés régionaux, notamment vers la Zambie, l’Angola et les corridors menant aux ports comme port de Lobito. Elles génèrent également des effets économiques immédiats : création d’emplois dans la logistique et le transit, développement de zones commerciales frontalières, structuration de chaînes d’approvisionnement locales et stimulation des petites et moyennes entreprises.

Des points d’intégration régionale pour le centre et le sud-est

À moyen terme, ces provinces deviennent des pôles économiques intermédiaires capables de capter une partie de la valeur ajoutée liée aux échanges internationaux, réduisant leur dépendance aux circuits longs passant par l’ouest du pays et renforçant leur intégration dans les dynamiques économiques régionales. Vouloir leur priver de tels avantages relève d’une volonté de nuisance clairement affichée.

Dans cette perspective, Lobito n’est pas une menace, mais une opportunité pour le sud-ouest et le Kasaï ; Kalamba Mbuji n’est pas une option secondaire, mais un levier vital pour le Kasaï central ; et Kasumbalesa et Dilolo sont des points d’intégration régionale incontournables pour le centre et le sud-est.

Au demeurant, sur le principe économique : multiplier les points de sortie redistribue les opportunités et une partie des recettes aux provinces. En effet, le lieu de sortie influence la redistribution. Si les exportations passent par Dilolo (Lualaba), Kasumbalesa (dans le Haut-Katanga), ou Kalamba-Mbuji (Kasaï central) alors ces provinces deviennent des points de perception douanière, et peuvent bénéficier de la rétrocession prévue par la Constitution.

«Je ne comprends pas la logique de certaines personnes. Il y a un autre, Serge Ilunga, pilote de ligne de son état et ancien candidat député à Mbuji-Mayi, qui a mené toute une campagne médiatique pour contrer la route Kananga-Kalambambuji au motif qu’elle contribuerait à affaiblir la voie nationale qui va mener au port de Banana», se plaint Josée Kapinga, enseignante à Kananga. Avant d’ajouter : «Samy Badibanga n’a pas d’entreprises à Mbuji-Mayi. Si jamais il en créait un jour, et qu’il veuille faire ses importations et exportations de Mbuji-Mayi jusqu’à Banana, libre à lui. Mais qu’il nous laisse tranquilles avec notre route Kananga-Kalambambuji vers le corridor de Lobito, il y va de la survie de notre province, le Kasaï central. Le président Félix Tshisekedi nous l’a promise, nous en attendons la réalisation».

En définitive, réduire ces dynamiques à une opposition entre “corridor national” et “corridors étrangers” revient à ignorer la réalité du terrain. Le véritable enjeu pour la RDC n’est pas la concentration des flux, mais leur optimisation.

Et c’est précisément là que réside la limite du discours de Samy Badibanga : il privilégie une vision centralisée de la souveraineté économique au détriment d’une logique plus réaliste de développement multipolaire, indispensable à un pays-continent comme la RDC.

Mbuta MAKIESSE