Capture d’une vidéo devenue virale montrant le ministre de la Justice, Constant Mutamba, pilant du pondu. |Photo : capture d’écran Finance-cd.com
Revenu de son voyage à Beijing où il a participé à la neuvième édition du FOCAC (Forum on China-Africa Cooperation, en Français Forum sur la coopération sino-africaine), Félix Tshisekedi préside ce lundi un conseil des ministres extraordinaire. Au menu, surtout : la tentative alléguée d’évasion à la prison de Makala. «De grandes décisions sont attendues. Elles devraient déjà être prises depuis vendredi dernier. L’absence du Chef de l’État n’a pas permis cela. Des sanctions contre un membre du gouvernement ne sont pas exclues», annonce une source gouvernementale citée par notre confrère Freddy Tshiyoyo, toujours bien informé.
En effet, alors même que le gouvernement organisait à Goma une cérémonie d’enterrement au cimetière du Génocost de corps de plus de deux cents personnes décédées dans les différents camps des déplacés, le voilà englué dans un scandale qui sent le sang du massacre. En effet, dans la nuit du 1er au 2 septembre, c’est un carnage qui se passe à la prison centrale de Makala. Dans un premier temps, le gouvernement congolais fait le choix de mentir à l’opinion. Après une descente sur les lieux, le vice-ministre de la Justice Samuel Mbemba Kabuya annonce qu’il y a eu «deux personnes tuées et d’importants dégâts matériels lors de la tentative d’évasion survenue dans la nuit de dimanche à lundi à la prison centrale de Makala».
L’opposant et homme d’affaires Seth Kikuni s’en offusque : «MAKALA: la thèse de la tentative d’évasion ne tient pas débout. Des massacres de trop qui ressemblent beaucoup plus à une série d’exécution des citoyens devant bénéficier d’une protection spéciale de l’Etat. Wazalendo à Goma, Kilwa, Lwilu, et maintenant Makala. INACCEPTABLE», écrit-il sur sa page du réseau social X, anciennement Twitter. Il est immédiatement arrêté par l’Agence nationale du renseignement (ANR) et placé au secret. «Il s’agit visiblement d’une tentative de bâillonnement de toute voix critique de la part d’un gouvernement aux abois face à la gravité des faits», dénonce un défenseur des droits de l’homme.
Sauf que nul ne croit en la version de l’exécutif congolais. En effet, mille vidéos de corps des personnes décédées étendus à terre dans l’enceinte de la prison, ou qu’on ramasse par des camions de la police circulent dans la ville. Au final, dans la soirée du 2 septembre, le gouvernement change de narratif : le ministre de l’Intérieur Jacquemain Shabani Lukoo maintient la version d’une tentative d’évasion mais relève le nombre de morts à 129, dont «24 par balles et le reste par étouffement».
Question sans réponse
Mais pas grand monde n’y croit non plus. Selon Human right watch (HRW), le massacre aurait fait entre 800 et 1000 victimes, bien loin des chiffres officiels. L’ONG internationale de défense des droits de l’homme s’appuie sur des témoignages de prisonniers, des vidéos et des informations provenant des familles des détenus pour étayer son rapport. «Les preuves indiquent que l’armée congolaise aurait ouvert le feu sur des prisonniers cherchant à fuir la prison», écrit HRW. L’affaire ne pouvait mal tomber pour le gouvernement congolais, au moment même où se tient une session de la commission des droits de l’homme de l’ONU à Genève, où, devant des participants atterrés, les opposants Franck Diongo et Jean Claude Vuemba traitent le gouvernement congolais de génocidaire…
Des questions fusent : comment des gens qui s’engagent dans une opération d’évasion peuvent-ils perdre leur temps et dépenser leur énergie à aller incendier quatre pavillons des prisonniers (les 2,3,4 et 9), le bâtiment administratif, le dépôt de nourriture et la cuisine, et d’aller violer des centaines des femmes (200 selon des sources), c’est-à-dire se livrer à des choses qui n’ont aucun apport dans leur projet de fuite, et qui ne peuvent avoir pour conséquence que de le retarder ? Cette question demeure sans réponse.
Et pour embrouiller davantage la situation, une fois de retour dans la capitale, le ministre de la Justice, Constant Mutamba Tungunga, se rend à son tour à la prison centrale de Makala. Il y déclare qu’il ne s’agit pas d’une tentative d’évasion des prisonniers, mais d’un sabotage des actions du chef de l’Etat. On y perd son latin … Dans son viseur : les magistrats qui, selon lui, envoient le double de détenus dans cette maison carcérale chaque fois qu’il essaie de la désengorger.
Montée d’adrénaline au Conseil supérieur de la magistrature (CSM) où, la moutarde au nez, l’on n’accepte pas que les magistrats soient ainsi livrés en pâture à l’opinion publique. Dans un communiqué lu par son président Dieudonné Kamuleta, le CSM s’oppose clairement à la directive prise par le ministre d’interdire le transfèrement de nouvelles personnes mises en examen en prison. Pour le CSM, la solution de cette surpopulation à la prison centrale de Makala ne viendra qu’avec la construction de nouvelles prisons et maisons d’arrêt et à l’application stricte de la loi sur la détention ainsi que celle sur le régime pénitentiaire.
Membre le plus populaire du gouvernement
Quelques jours plus tôt, c’était au tour du Syndicat des Magistrats du Congo (SYMCO) de dénoncer ce qu’il appelle «une ingérence inquiétante» de Constant Mutamba, ministre de la Justice et Garde des Sceaux, dans le fonctionnement du pouvoir judiciaire. Le SYMCO relevait alors une série d’actes du ministre qui, selon eux, menacent l’indépendance de la justice et enfreignent les dispositions constitutionnelles du pays.
C’est dans ce contexte qu’intervient le conseil des ministres du vendredi 6 septembre dernier, présidé par la Première ministre Judith Suminwa. La cheffe du gouvernement a poliment tancé son bouillant ministre de la Justice, l’instruisant «particulièrement de mettre à profit le cadre de concertation existant entre son ministère et le Conseil supérieur de la magistrature afin de favoriser des échanges interinstitutionnels dans un élan de cohésion sociale».
Que va donc décider le président de la République ? Mieux : qui va-t-il sanctionner suite à ce carnage vécu à Makala ? Sur le plan de la loi, le responsable des prisons du pays, c’est bien le ministre de la Justice, et c’est le seul qui devrait, en principe, répondre politiquement en cas de problème. Or, Constant Mutamba est le membre le plus populaire d’un gouvernement qui pédale dans la choucroute de l’impopularité à cause de la misère qui assomme la population et des révélations quasi-quotidiennes des détournements des centaines des millions de dollars. En outre, Constant Mutamba, qui a décidément de la répartie dans les idées, a déclaré qu’il est désormais empoisonné après une attaque nocturne au poison contre ses bureaux ! Faits réels ou théâtralisation de l’action politique, nul ne sait. Dans les réseaux sociaux, une vidéo montre le ministre pilant lui-même du pondu. Des commentaires humoristiques assurent que c’est pour éviter l’empoisonnement qu’il fait désormais seul sa cuisine. Toujours est-il que cela rajoute à sa popularité, en le présentant comme le héros de la justice combattu par de ténébreux mafieux qui veulent maintenir la justice congolaise dans les méandres de la corruption.
«C’est le Sarkozy congolais», avance un observateur. Qui ajoute : «Il est capable de mener une action en solo et de s’assurer une solide popularité au sein d’un gouvernement dont tous les membres, à commencer par ses deux têtes, le président et la Première ministre, sont impopulaires».
Justice corrompue, inéquitable et injuste
En fait d’action, jusque-là, Constant Mutamba n’en présente aucune. Il aligne même de nombreuses bourdes et actes parfois irréfléchis. A peine nommé, il décrète que les homosexuels seront désormais punis de 5 ans de prison, alors qu’il n’existe aucune loi qui criminalise l’homosexualité dans le pays. Félix Tshisekedi et Judith Suminwa ont laissé faire. Ensuite, à la suite de l’affaire du déguerpissement d’un diplomate français, il s’empresse de suspendre le procureur général près la Cour d’appel de Kinshasa/Gombe, alors qu’il n’en a pas la prérogative.
En effet, aux termes de l’article 49 de la Loi organique n° 06/020 du 10 octobre 2006 portant statut des magistrats, «le pouvoir disciplinaire est exercé par le Conseil supérieur de la magistrature. Le blâme, la retenue du traitement et la suspension sont prononcés par le Conseil supérieur de la magistrature et la révocation par le Président de la République sur proposition du Conseil supérieur de la magistrature». En outre, le magistrat mis en cause doit préalablement être entendu au cours d’une enquête mise en place par le CSM.
Mais qui s’en plaindrait ? Dans un pays où la justice a été traitée de ‘‘malade’’ par le magistrat suprême en personne, et où une large majorité de Congolais la considère comme corrompue, inéquitable et injuste, les assauts du jeune ministre transfuge du kabilisme contre l’establishment de l’appareil judiciaire sont salués par le peuple, y compris par un défenseur des droits de l’homme, de surcroit avocat, comme Jean Claude Katende.
Alors, qui va porter le chapeau des morts de Makala ? Ailleurs, en Belgique, le ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne a démissionné le 20 octobre 2023, juste pour assumer l’irresponsabilité d’un magistrat qui avait refusé d’extrader vers son pays un demandeur d’asile tunisien qui avait par la suite tué deux touristes suédois à Bruxelles. En RDC, il ne s’agit pas de 2 morts, mais – officiellement – de 129 victimes ! Vont-ils passer par pertes et profits ?
Aristote KAJIBWAMI







