CHRONIQUE Mwin Murub Fel : Hommage au journaliste qui avait prédit avec précision l’avenir...

Mwin Murub Fel : Hommage au journaliste qui avait prédit avec précision l’avenir de Mobutu, Tshisekedi, Kengo, Kibassa …

Editorialiste chez notre confrère Eco News, Mwin Murub Fel a tiré sa révérence ce vendredi 29 novembre 2024. Ancien rédacteur en chef du groupe Tropicana TV-Numérica TV, rédacteur en chef du journal Le Potentiel, et directeur de Radio 7, celui que j’appelais affectueusement ‘‘Mukurump Mwin’’, le grand Mwin en langue Uruund du Lualaba, sa province d’origine, était une véritable icône de la presse écrite unanimement saluée par la profession pour la qualité de ses écrits et la profondeur de ses réflexions. De son vrai nom Jean Marie Mat a Kamay, il s’était imposé dans le landerneau médiatique congolais par son surnom Mwin Murub Fel, titre de gloire tiré de l’empire Lunda.

Au milieu de la décennie 90, je l’ai découvert quand il travaillait au journal La libre expression, dont il était l’une des plus belles plumes. Le fait qui me marqua le plus fut un article qu’il publia début janvier 1996, une interview peut être anodine, qui passa inaperçue pour le commun des Kinois préoccupés la survie en ce début d’année, après les dépenses souvent somptuaires de fin décembre. En fait, il s’agissait d’un entretien qu’il disait avoir réalisé avec un certain Cheick Mahmoud Wallafa – je n’ai jamais oublié ce nom. Dans l’introduction – le chapeau comme nous disons dans le langage du cru – Mwin écrit que ce dernier revenait d’un pèlerinage à la grande pyramide de Chéops en Egypte, et voyait des nuages sombres s’amonceler au-dessus du Zaïre. Raison pour laquelle il avait accepté de se confier à Mwin afin de livrer ses prophéties sur l’avenir proche du pays et de ses dirigeants.

Et l’homme de se lancer, avec ses prophéties, somme toutes nostradamesques. Pour peu, on croirait qu’il s’agissait de ces péroraisons à dormir debout et sans le moindre intérêt pour les esprits sérieux. Et pourtant ! Lorsqu’on juge ces ‘‘prophéties’’ avec le recul de l’histoire, on ne peut qu’être étonné. Tenez :

  • Le Zaïre : «un vent violent va souffler bientôt dans la partie Est, et va engloutir tout le pays. Nul ne résistera quand le lion rugira». Effectivement, à partir de septembre 1996, la rébellion de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) a éclaté dans l’est du Zaïre à Lemera, Uvira, Bukavu et Goma, et en sept mois, a conquis tout le pays, et a installé un nouveau régime politique dont le totem était justement, le lion. 
  • Le maréchal Mobutu : «il partira en exil, et ne reviendra plus sur la terre de ses ancêtres jusqu’à sa mort». C’est bien cela qui est arrivé au deuxième président du Congo indépendant, mort et enterré au Maroc.
  • Léon Kengo : «il prendra bientôt le chemin de l’exil où il vivra entouré de ses amis fortunés». L’ancien Premier ministre zaïrois est effectivement parti en exil à Bruxelles dès 1997.
  • Etienne Tshisekedi : «son étoile va pâlir dans un premier temps. Mais il reprendra du poil de la bête. Malheureusement, il mourra sans avoir conquis le pouvoir suprême». C’est vraiment le parcours qu’a connu le leader historique de l’UDPS, qui a quitté la terre des hommes sans arriver à la magistrature suprême.
  • Frédéric Kibassa Maliba : «Il mourra avant que le pays n’ait organisé ses premières élections démocratiques». M. Kibassa est décédé à Bruxelles en 2003, quatre ans avant l’organisation des premières élections démocratiques, celles de 2006.

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Encore étudiant à l’Université de Kinshasa, j’étais intrigué par cet article. Et je résolus de partir à la recherche de l’auteur. C’est ainsi que je fis la connaissance de cet homme plutôt simple, beau garçon, extrêmement cultivé, d’un abord fraternel et doté d’un sens de l’humour raffiné. Je lui posais mile questions sur ce fameux Cheick Mahmoud Wallafa, sa religion ou son mouvement ésotérique etc. Mais Mwin se contenta de m’expliquer qu’il s’agissait d’un maître en spiritualité qui a souhaité s’exprimer sur l’avenir proche du pays.

Au cours de cette année 96 et dans l’année suivante, j’ai assisté, étonné – en tout cas plus étonné que tout le monde –, au déclenchement de la guerre de l’AFDL, à la chute du régime Mobutu, au départ en exil du vieux maréchal et de son Premier ministre Léon Kengo, à l’installation du pouvoir de Laurent Désiré Kabila. 

Quelques années plus tard, je suis devenu aussi journaliste. Me voici donc confrère de Mwin. En ce début de la décennie 2000, je suis rédacteur en chef au journal Le Potentiel, alors que lui est passé à la télévision, au groupe Tropicana TV-Numérica TV de la légende Jean Pierre Kibambi Shintwa. Nous sommes même devenus amis. Comme si je n’étais toujours pas convaincu, j’attendais la suite des prophéties. Aussi, lorsque, en avril 2003, on annonce le décès de Fréderic Kibassa Maliba, j’ai couru encore une fois voir Mwin Murub Fel pour qu’il me localise enfin ce fameux Cheick Mahmoud Wallafa, afin que je puisse aussi l’interviewer.

C’est alors qu’il me livra un secret : le Cheick Mahmoud Wallafa n’a jamais existé. En fait, c’était simplement lui-même ! Il s’était fabriqué ce pseudo afin de pouvoir dire en toute liberté ce qu’il voulait porter à la connaissance du public dans les circonstances de l’époque. J’étais encore plus interloqué que jamais ! en effet, là, il ne s’agissait pas de saluer la qualité d’une analyse, non, mais plutôt la précision des prophéties dignes de Nostradamus ! Je lui demandais alors d’où il a pu tirer cette inspiration, lui l’agnostique assumé. Cette question, je la lui ai posée encore et encore, jusqu’à la dernière fois que nous nous sommes rencontrés en octobre 2023 à l’hôtel Memling, lors de la célébration du 40ème anniversaire du journal Le Potentiel.

A chaque fois, c’est un large sourire enjôleur que j’ai toujours reçu en guise de réponse. Sacré Mwin ! Enigmatique jusqu’au bout !

Adieu cher confrère et grand frère.

Adieu cher ami.

Adieu notre Nostradamus.

Et, comme on dit dans ta langue : Kalimish mukurump Mwin (Respect, le grand Mwin).

Belhar MBUYI