Le Procureur général près la Cour de cassation, Firmin Mvonde, a officiellement saisi le bureau de l’Assemblée nationale afin d’obtenir l’autorisation d’ouvrir une instruction judiciaire contre le député national et ancien ministre des Finances, Nicolas Kazadi. Le réquisitoire du magistrat a été lu en plénière ce jeudi 29 mai par le rapporteur de l’Assemblée nationale, Jacques Djoli. Il reproche à l’élu de Miabi (Kasaï Oriental) des faits présumés de propagation de faux bruits et de divulgation de secrets d’État. Il n’y a aucune allusion à un prétendu détournement des fonds comme l’ont affirmé ou laissé croire de nombreux médias à l’esprit chagrin et manipulateur.
Face à ces accusations, le Procureur général estime nécessaire que Nicolas Kazadi soit entendu afin de « présenter sa version des faits » et permettre à la justice de faire toute la lumière sur cette affaire. En réponse, le président de l’Assemblée nationale a annoncé la mise en place d’une commission spéciale chargée d’examiner le réquisitoire et de formuler des recommandations.
Des révélations sensibles sur la gestion publique
À l’origine de cette procédure, une déclaration faite par Nicolas Kazadi lors d’une émission diffusée sur YouTube et animée par la journaliste Paulette Kimuntu. L’ancien ministre des Finances y a affirmé que, durant le premier mandat du président Félix Tshisekedi, 53 établissements publics ont été créés sans aucune prévision budgétaire.
« Tout le premier mandat, l’État a créé 53 établissements publics nouveaux. On le paie en cours d’année, sans prévision budgétaire. Ils commencent à recruter, ils n’ont même pas de cadre limite », a déclaré Kazadi.
Il a également critiqué la gestion des finances publiques, dénonçant un manque de rigueur dans l’allocation des ressources :
« Nous voulons trop de jouissance. S’il y a de l’argent, partageons d’abord et nous allons réfléchir après. L’argent du projet est arrivé, on se le partage d’abord et on va réfléchir plus tard. C’est ça le problème. »
Un bilan élogieux au ministère des Finances
Ministre entre avril 2021 et juin 2024, Nicolas Kazadi affiche un bilan budgétaire remarquable, car c’est bien lui l’homme qui a multiplié par quatre le budget national, passant de 4 milliards à 16 milliards de dollars américains.
Cependant, il a aussi attiré l’attention sur l’inflation des dépenses parlementaires, soulignant qu’elles sont passées de 5 milliards de francs congolais par mois en 2017-2018 à environ 45 milliards en 2023.
Des propos mal interprétés
De nombreux congolais ne comprennent pas comment de tels propos, dans une démocratie digne de ce nom, peuvent lui valoir une demande de levées des immunités parlementaires afin d’être entendu par la justice. Pourtant, le député UDPS de Miabi avait posé une problématique générale caractéristique des Congolais, utilisant, d’ailleurs, le ‘‘nous’’ collectif pour s’exprimer. Il ne s’agissait pas du tout de la stigmatisation d’un pouvoir auquel il appartient, du reste, lui-même. C’est ce dont témoignent les propos de l’ancien argentier national tels qu’ils les a prononcés : «C’est la culture congolaise, nous aimons beaucoup la jouissance. Dès que l’argent est disponible, nous nous partageons d’abord, nous réfléchirons après. Nous nous donnons des salaires, nous nous distribuons des primes, et nous réfléchissons après». Il faisait ici allusion – il l’a même précisé – aux plus de 28 millions de dollars que s’étaient arrogés les membres d’une commission de renégociation du contrat dit chinois au titre de jetons de présence sous la houlette de l’IGF chef de service Jules Alingete en toute illégalité.
A la question de savoir ce qu’il pense des accusations de Jean Marc Kabund selon lesquels les dirigeants du pays issus de l’UDPS étaient des jouisseurs, qui sortaient beaucoup d’’argent du pays pour le placer dans les paradis fiscaux, Nicolas Kazadi a défendu les siens : «Non, on lui a demandé de venir donner les preuves de ses affirmations, il n’a pas su». Avant de poser à nouveau le problème de manière générale : «Jouisseur, c’est le Congolais qui aime la jouissance, le congolais aime la musique, le congolais aime la fête, ça c’est la nature congolaise. Ce n’est pas mauvais, malheureusement, ça doit être accompagné par le travail». Et de défendre à nouveau le parti présidentiel : «C’est un problème général. L’UDPS est minoritaire au gouvernement, beaucoup de membres du gouvernement sont venus d’autres partis».
Alors, des observateurs se posent la question de savoir où y’a-t-il des secrets d’Etat divulgués ou encore propagation des faux bruits ?
Démocratie en détention
Au demeurant, dans toute démocratie digne de ce nom, l’interpellation d’un politicien ne saurait se justifier sur la base vague et arbitraire de “propagation de faux bruits”. Un tel motif, à la fois flou et subjectif, ouvre la porte à toutes les dérives autoritaires.
La démocratie repose sur un socle inaliénable : la liberté d’expression, surtout lorsqu’elle dérange. Un responsable politique a non seulement le droit, mais aussi le devoir de parler, de dénoncer, d’interpeller. Dans le tumulte du débat public, il est normal que toutes les paroles ne plaisent pas. Il est même sain que des vérités se heurtent, que les opinions s’affrontent. Ce n’est qu’ainsi que l’on fait avancer la société.
Chercher à poursuivre un homme politique sous prétexte qu’il aurait diffusé de prétendus “faux bruits”, c’est criminaliser la parole, infantiliser le peuple et piétiner les principes fondamentaux de l’État de droit. Aujourd’hui, c’est un député de la majorité que l’on essaie de déstabiliser. Demain, ce sera un opposant. Après-demain, un journaliste ou un simple citoyen. L’histoire nous l’enseigne : quand les idées deviennent un crime, c’est la démocratie elle-même qui entre en détention.
Aristote KAJIBWAMI







