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Causes profondes du conflit en RDC : la ‘‘Question Tutsi’’ au cœur des tensions

Une femme Tutsi-Banyamulenge en pleurs à l’issue du massacre de Gatumba|Photo : Droits tiers

«Il faut s’attaquer aux causes profondes du conflit. Les deux parties se sont engagées à les aborder dans la déclaration de principe du 12 juillet. Je crois qu’il y a neuf grands axes de travail, dont certains demanderont du temps », a déclaré Massad Boullos, conseiller principal de Donald Trump chargé du processus de paix dans la région des Grands Lacs. Mais ces propos, largement commentés à Kinshasa, suscitent des critiques. Plusieurs observateurs lui reprochent d’employer une rhétorique proche de celle de l’AFC/M23. Le mouvement rebelle dirigé par Corneille Nangaa Yobeluo a en effet toujours exigé que le dialogue porte sur les «causes profondes» du conflit, parmi lesquelles figure en bonne place la question tutsie.

La République démocratique du Congo, plus vaste pays d’Afrique subsaharienne, vit au rythme des conflits armés depuis près de trois décennies. Depuis mai 2022, la rébellion du M23 a repris les hostilités contre les Forces armées de la RDC, s’emparant de des larges pans des provinces des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, y compris les deux capitales provinciales, Goma et Bukavu. Kinshasa accuse Kigali de soutenir cette rébellion pourtant vaincue en 2013, des accusations corroborées par plusieurs rapports onusiens. Dans l’opinion publique congolaise, cette situation a ravivé un fort sentiment nationaliste, qui se traduit aussi malheureusement par une hostilité croissante envers les Tutsi, perçus indistinctement comme des agresseurs, des étrangers, voire une « cinquième colonne » au service du Rwanda.

Cette hostilité, cependant, plonge ses racines bien avant l’ère contemporaine. Elle s’ancre dans l’héritage du découpage colonial, imposé de façon arbitraire comme partout en Afrique. À l’époque, une partie de l’ancien royaume du Rwanda – comprenant Nyiragongo, Goma et une grande portion du Rutshuru – fut intégrée à la colonie du Congo belge. Les populations locales, Tutsi et Hutu de langue kinyarwanda, devinrent en fait et en droit citoyens de l’EIC puis de la colonie du Congo belge. Pourtant, malgré leur loyauté au Congo et l’absence de toute revendication de rattachement au Rwanda, ces communautés se sont heurtées, à travers l’histoire, au déni récurrent de leur nationalité. Une absurdité qui revient à imaginer les Français contester la nationalité des Alsaciens sous prétexte qu’ils sont d’origine ethnique germanique, donc allemande.

Bien avant l’éclatement de la guerre actuelle, la haine antitutsie rongeait déjà la conscience collective congolaise. Le 10 décembre 2021, elle s’est exprimée dans toute sa brutalité : le lieutenant-colonel Joseph Kaminzobe, officier munyamulenge, fut arraché à un convoi militaire par une foule déchaînée dans le village de Lueba, territoire de Fizi. Sous les yeux impuissants de ses compagnons d’armes, il fut lynché, son corps incendié puis, dans une scène d’horreur absolue, partiellement consommé par des jeunes surexcités. Filmée par des téléphones portables, la vidéo se propagea rapidement sur les réseaux sociaux. Pourtant, l’opinion publique ne s’en émouvra guère. Il n’y eut qu’une brève mention dans un compte-rendu du Conseil des ministres, puis plus rien. Son seul « crime » : appartenir à la communauté Tutsi-Banyamulenge, pasteurs établis de longue date sur les hauts et moyens plateaux du Sud-Kivu.

L’amalgame meurtrier

Dans l’imaginaire congolais, maltraiter les Tutsis est souvent perçu comme un acte patriotique. En 1995 déjà, l’État congolais avait lui-même institutionnalisé cette exclusion : le Parlement de transition adopta les résolutions de la Commission Vangu, déniant la nationalité congolaise aux Tutsis du Kivu, mais aussi aux Hutus installés depuis des générations. Trois ans plus tard, au déclenchement de la « deuxième guerre du Congo », ce rejet prit une tournure encore plus dramatique. Le président Laurent-Désiré Kabila appela la population à combattre l’ennemi pour ne pas « devenir les esclaves de ces petits Tutsi », assimilant ainsi toute une communauté aux rebelles. Son directeur de cabinet, Abdoulaye Yerodia, alla plus loin encore en les qualifiant de « microbes » et de « vermine » à « éradiquer avec méthode et détermination ». Les conséquences furent terribles : des massacres de Tutsis visés en tant que tels eurent lieu à Kinshasa, Kisangani, Mbuji-Mayi ; certains furent brûlés vifs, d’autres, comme des élèves officiers banyamulenge à la base militaire de Kamina, enfermés dans des containers auxquels on mit le feu à l’aide de l’essence. Ces propos vaudront plus tard à Yerodia un mandat d’arrêt international émis par la justice belge pour incitation au génocide.

Malgré les accords de paix signés à Sun City en avril 2003, et la mise en place d’un gouvernement de transition inclusif – avec Joseph Kabila à la présidence et quatre vice-présidents dont un Tutsi-Banyamulenge, Azarias Ruberwa, représentant l’ex-rébellion du RCD – la rhétorique de haine ne disparut pas. Elle fut même entretenue depuis l’étranger : installé à Paris, l’ancien ministre de la Défense de Mobutu, Honoré Ngbanda, en fit son cheval de bataille, amplifiant et structurant ce discours.

Devenu une véritable idéologie, ce narratif s’articule autour de plusieurs axes récurrents : il n’existerait pas de Tutsis (ni de Hutus) congolais, ceux qui s’en réclament seraient des Rwandais ; la RDC serait un pays « occupé » par Kigali, avec des dirigeants congolais réduits au rôle de commis du Rwanda ; toutes les recettes financières du Congo seraient détournées vers Kigali ; enfin, le Rwanda mènerait un projet d’extermination de la population congolaise pour la remplacer par des Rwandais et fonder, avec l’Ouganda et le Burundi, un prétendu « empire Hima-Tutsi ».

La haine s’est banalisée

Aussi grandiloquent et outrancier soit-il, ce discours de haine, patiemment relayé par les réseaux sociaux, a fini par imprégner une frange importante de la population congolaise. Il s’est d’abord enraciné au sein de la diaspora installée en Europe, avant de se propager largement à l’intérieur du pays.

Avec la reprise des hostilités militaires, cette haine s’est banalisée. À Kinshasa, des foules armées de machettes ont envahi les rues à la recherche de Tutsis à lyncher, encouragées par les discours incendiaires de Jules Mbuyamba, alias Jules Munyere, militant influent de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), parti présidentiel. Dans des vidéos diffusées en ligne, celui-ci n’hésitait pas à indiquer les adresses de familles tutsies et à décrire leurs traits physiques distinctifs — grande taille, nez droit, front haut — reprenant sans vergogne les stéréotypes raciaux établis jadis par le médecin colonial belge Sasserath. Aucune condamnation officielle n’a suivi ces dérives.

La même impunité a prévalu à Goma, où des commerces et des églises appartenant à des Tutsis ont été systématiquement saccagés. Dans le territoire voisin de Masisi, les milices Mayi-Mayi ont multiplié les pillages et abattages de vaches, ciblant indistinctement les éleveurs tutsis.

Le cas le plus marquant reste celui de Fidèle Ntayoberwa, un jeune bouvier banyamulenge assassiné en juin 2022 à Kalima, dans la province du Maniema. Son corps fut brûlé puis consommé par des assaillants, sous l’œil des caméras de téléphones portables. Le reportage publié par le quotidien français Libération avait bouleversé l’opinion internationale, mais en RDC, il n’a suscité qu’une indifférence glaciale.

Guerre de déracinement

Il faut dire que, depuis 2017, une véritable guerre de déracinement vise les Banyamulenge. Menée par une coalition de milices Mayi-Mayi — Yakutumba, Biloze-Bishambuke, Itongwa, Makanaki, entre autres — cette campagne a fait, selon l’ONG Agence nationale des écolos, des milliers de morts, réduit en cendres des centaines de villages, et décimé un cheptel de plus de 500 000 bovins, le deuxième du pays. Six années de violences qui se déroulent dans un silence assourdissant.

C’est face à cette réalité que l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki a décidé de briser le silence. Invité par l’association des étudiants de l’Université d’Afrique du Sud de Pretoria, le 24 août dernier, celui qui fut l’artisan du Dialogue intercongolais de Sun City en 2002-2003, ayant mis fin à la deuxième guerre du Congo, n’a pas hésité à interpeller publiquement sur cette tragédie ignorée. « Une partie du problème du Congo est que depuis l’époque de Mobutu, on refuse de reconnaître que les Banyamulenge sont congolais. Ils parlent peut-être le Kinyarwanda, mais ils sont congolais et c’est la responsabilité de tout gouvernement à Kinshasa de prendre soin de cette partie de la population congolaise comme n’importe quelle autre », a-t-il expliqué aux étudiants. Avant de renchérir : « Mais vous vous souvenez de ce qui s’est passé pendant les années Mobutu. Mobutu a pris position en disant “ce sont des étrangers” ! C’est comme si l’Afrique du Sud disait que les gens parlant Setswana dans le nord-ouest ne sont pas sud-africains, mais botswanais, et qu’ils doivent aller au Botswana ! »

Sera-t-il entendu au Congo ? Rien n’est moins certain. Depuis 1995, plus de 100 000 Tutsis originaires du Nord-Kivu vivent en exil dans des camps de fortune au Rwanda. Voilà 30 ans que les portes de leur pays leur semblent définitivement closes. Plusieurs accords ont pourtant été signés, plusieurs ententes conclues pour organiser leur retour, mais aucune n’a jamais été appliquée.

Le premier jalon fut l’Accord du 23 mars 2009, conclu entre le gouvernement congolais et le CNDP (Congrès national pour la défense du peuple). Son article 5, consacré au « retour des personnes déplacées et des réfugiés », stipule que « les Parties s’engagent à faciliter le retour sûr, volontaire et digne des réfugiés et des déplacés internes vers leurs zones d’origine ou pays d’origine, en conformité avec l’accord tripartite entre la RDC, les pays d’asile concernés et le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR). Ce processus se déroulera dans le strict respect du droit international humanitaire et des normes relatives à la protection des populations déplacées ».

Le point 6.2 de ce même accord engageait le gouvernement à « relancer dans les plus brefs délais les tripartites relatives aux réfugiés congolais dans les pays voisins et initier des actions de réhabilitation et de réinsertion des réfugiés et déplacés ».

Tripartites restées lettre morte

Un an plus tard, le 17 février 2010, fut signé à Kigali l’Accord tripartite Rwanda-RDC-HCR, consacré au rapatriement des réfugiés congolais installés au Rwanda. Mais le président Joseph Kabila refusa d’enclencher le processus. Cette inertie provoqua la révolte d’anciens officiers et soldats du CNDP déjà intégrés dans les FARDC, qui créèrent le Mouvement du 23 mars (M23). Après la défaite militaire de ce mouvement en 2013, les Déclarations de Nairobi du 12 décembre furent signées : Kinshasa y réitérait son engagement à relancer les tripartites sur le rapatriement des réfugiés et la réinsertion des déplacés internes.

Le gouvernement avait annoncé sa volonté de poursuivre la collaboration avec la MONUSCO afin de renforcer la sécurité dans les zones de conflit, protéger les populations civiles et neutraliser les forces négatives. Il s’était également engagé, pour chaque zone concernée par le retour des réfugiés, à assurer leur sécurisation, leur viabilisation et leur attractivité ; à accélérer le déploiement de la police de proximité ; à mettre en œuvre rapidement des projets de développement local et de réinsertion sociale ; à revitaliser et étendre les comités locaux de conciliation ; ainsi qu’à présenter un programme détaillé en vue du retour des réfugiés et des personnes déplacées internes, conformément aux accords tripartites.

Pourtant, sous la présidence de Joseph Kabila, ces promesses ne furent jamais traduites en actes. Le retour des réfugiés resta lettre morte, sans qu’aucune mesure concrète ne soit prise pour leur permettre de regagner leurs foyers.

Le 15 mai 2023, à Genève, Christophe Lutundula, vice-premier ministre congolais en charge des Affaires étrangères et de la Francophonie, Marie Kayisire Solange, ministre rwandaise de la gestion des Urgences, et le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, avaient pourtant réaffirmé leur engagement à entamer un dialogue constructif. L’objectif était de créer les conditions propices au retour durable des réfugiés congolais et rwandais dans leurs pays respectifs. Mais, là encore, les hostilités persistantes sur le terrain ont empêché toute avancée significative.

‘‘Créatures de Satan’’

La question n’a cessé de revenir dans les négociations. Ainsi, l’accord de paix signé le 27 juin 2025 à Washington entre la RDC et le Rwanda stipule expressément : « Les Parties soulignent également que cet accord devra permettre le retour sûr et digne des réfugiés et s’attaquer aux causes profondes du conflit. »

De même, la Déclaration des principes signée à Doha entre le gouvernement congolais et l’AFC/M23 rappelle que « la restauration de l’autorité de l’État est la conséquence logique du règlement efficace des causes du conflit, à travers un accord de paix durable ». Elle insiste également sur « l’engagement des Parties à faciliter le retour sûr, volontaire et digne des réfugiés et des personnes déplacées internes vers leurs zones ou pays d’origine, conformément à l’accord tripartite entre la RDC, les pays d’accueil et le HCR ». Ce processus, est-il précisé, devra se dérouler dans le respect du droit international humanitaire et des normes de protection des populations déplacées.

À l’approche des élections générales de décembre 2023, la question identitaire fut instrumentalisée par plusieurs acteurs politiques, exacerbant les tensions ethniques. L’exemple le plus frappant reste celui de Justin Bitakwira Bihona Hayi, déjà sanctionné par l’Union européenne pour incitation à la haine, aggravation du conflit et incitation à la violence contre les Banyamulenge. L’ambassadeur de l’UE en RDC, Jean-Marc Chataigner, s’était publiquement inquiété de ses propos, Bitakwira ayant qualifié l’ensemble des Tutsi de « criminels nés » et de « créatures de Satan ». Convoqué par la justice congolaise, il fut relâché sans conséquence et alla jusqu’à recommander aux magistrats et officiers de police judiciaire qui l’avaient entendu de lire l’ouvrage polémique du Franco-Camerounais Charles Onana, Holocauste au Congo.

Thèse dangereuse

Cet ouvrage, reprenant et amplifiant les thèses d’Honoré Ngbanda, dépeint les Tutsi congolais comme de prétendus Rwandais usurpateurs de la nationalité congolaise et comme responsables supposés de l’extermination de dix millions de Congolais. Une thèse dangereuse mais habituelle chez cet auteur condamné en France pour contestation de crime contre l’humanité.

Mais le climat délétère et la poussée de la haine anti-Tutsi se sont récemment illustrés à Uvira, dans le Sud-Kivu. Le colonel Patrick Gisore, décédé dans un crash aérien survenu à Kisangani le 16 août 2025, devait être inhumé le 25 août dans sa ville natale. Mais la cérémonie funèbre fut violemment perturbée : des miliciens Wazalendo ont ouvert le feu sur le cortège ramenant le corps depuis Bujumbura, avant de saccager l’église où se tenaient les obsèques, transformant l’enterrement en scène de chaos ponctuée de tirs en l’air.

Quelques jours plus tard, les mêmes milices, appuyées par une partie de la population, s’opposaient à la nomination du général Olivier Gasita comme commandant adjoint des FARDC au Sud-Kivu, chargé des opérations et du renseignement. Seul motif invoqué : ses origines tutsi-banyamulenge. Des manifestations violentes éclatèrent, faisant plusieurs victimes. Les slogans brandis sur les pancartes étaient sans équivoque : « Gasita, rentre chez toi. Nous ne t’accepterons jamais ici. » « Chez toi », entendaient-ils : le Rwanda.

Nœud sensible

« Comment alors envisager le retour de ceux qui vivent en exil depuis plus de trente ans, quand ceux qui sont déjà au pays ne sont pas acceptés ? », s’interroge, amer, un jeune Tutsi de Masisi.

La question Tutsi demeure l’un des nœuds sensibles de l’histoire politique et sociale de la République démocratique du Congo. L’éluder ou la traiter par des raccourcis idéologiques ne fera qu’alimenter la haine et prolonger les cycles de violence. Elle doit être abordée avec lucidité, sans faux-fuyants ni tabous, dans l’esprit de vérité et de justice. Car c’est seulement en reconnaissant à chaque citoyen sa place légitime dans la nation, sans exclusion ni stigmatisation, que le Congo pourra restaurer le vivre-ensemble, cimenter la concorde sociale et ouvrir la voie à une réconciliation nationale durable. L’avenir de la paix et de la stabilité du pays dépend de cette capacité à construire une société inclusive, où personne n’est rejeté en raison de son identité.

Belhar MBUYI