Le président de la République démocratique du Congo (RDC), Félix Tshisekedi, lors du Global Gateway Forum, à Bruxelles, le 9 octobre 2025|Photo : NICOLAS TUCAT / AFP
C’est un virage à 90 degrés que Félix Tshisekedi a amorcé ce jeudi 9 octobre à Bruxelles. Invité au Forum Global Gateway, le chef de l’État congolais a surpris son auditoire en adoptant un ton conciliant envers son homologue rwandais, Paul Kagame, jusque-là présenté comme le principal instigateur de l’instabilité à l’Est du Congo.
Devant un parterre de dirigeants européens et africains, le président congolais a lancé un appel à la paix :
« Je vous propose de travailler ensemble, de rapprocher nos peuples pour leur bien-être. Nous sommes les deux seuls capables d’arrêter cette escalade. Il n’est pas trop tard pour bien faire. Je tends la main, Monsieur le président, pour que nous fassions la paix des braves. »
Un discours qui tranche radicalement avec ses déclarations antérieures, où il promettait de déclarer la guerre au Rwanda, et d’attaquer Kigali depuis Goma et de “faire fuir Kagame dans la brousse” à la moindre escarmouche.
Une pluie de critiques : “des vertes et des pas mûres” pour le président
À Kinshasa, le ton conciliant de Tshisekedi a provoqué une onde de choc. Dans les couloirs politiques, sur les réseaux sociaux et jusque dans les médias, les réactions oscillent entre incompréhension, moquerie et colère.
Depuis cette allocution, le président congolais en reçoit des vertes et des pas mûres. Pour beaucoup, ce geste d’ouverture sonne comme une capitulation morale et politique.
Olivier Kamitatu : “Il confond la République avec sa cour”
Premier à dégainer, Olivier Kamitatu, ancien président de l’Assemblée nationale et proche de Moïse Katumbi, n’a pas mâché ses mots :
« Si un autre Congolais avait osé de telles paroles, il aurait déjà été traduit devant un peloton d’exécution. Mais lui, tout lui est permis. Il confond la République avec sa cour et la démocratie avec un théâtre d’ombres. »
Pour Kamitatu, le discours de Bruxelles n’est qu’un exercice d’hypocrisie politique. Il fustige un double langage, “des mots vides, récités comme une prière sans foi”, et accuse Tshisekedi de détourner le regard des véritables urgences nationales : « Son problème n’est pas à Kigali, il est à Kinshasa. Qu’il commence par stopper le pillage du coltan, du cobalt et des minerais stratégiques, et qu’il nourrisse enfin son peuple. »
Et de conclure, cinglant : « La main qu’il doit tendre, c’est d’abord vers les siens. Pas vers ceux qui nourrissent le chaos à l’Est. »
Delly Sesanga : “Un président à géométrie variable”
L’ancien député et président du parti Envol, Delly Sesanga, a lui aussi tiré à boulets rouges :
« De la moindre escarmouche à ça ! Tout ça pour ça ! Le gâchis incarné. Un président à géométrie variable qui change d’avis au gré des applaudissements et des voyages n’inspire ni confiance ni respect. Le Congo mérite mieux. »
Une phrase reprise en boucle sur les réseaux, où beaucoup voient dans cette volte-face une illustration du manque de cohérence du pouvoir actuel.
Claudel Lubaya : “Le roi comique des incohérences”
Depuis son exil, Claudel Lubaya, leader de l’UDA-Originelle, a pour sa part décoché une flèche empoisonnée : « De la célèbre “moindre escarmouche” à la main tendue la plus inattendue, une constante se dégage : le roi comique, dit roi soleil, est maître en pirouettes et incohérences politiques. »
L’opposant dénonce une “versatilité pathologique” qui traduit, selon lui, l’absence de cap et de vision : « Son intervention au Forum de Bruxelles illustre à quel point il n’a ni la stature, ni la constance requise pour incarner la grandeur d’une nation meurtrie. »
Pascal Mulegwa : “Quand les journalistes se laissent emporter”
Le journaliste Pascal Mulegwa, correspondant de RFI, a profité de l’occasion pour rappeler la neutralité nécessaire des médias : « Voilà pourquoi les journalistes doivent garder leurs distances avec les propagandes politiques. Car, inévitablement, les acteurs finiront par s’accorder, laissant les plus naïfs paraître ridicules. »
Une remarque subtile, mais qui en dit long sur la désillusion ambiante.
Kigali réplique : “Le seul à pouvoir arrêter l’escalade, c’est Tshisekedi”
Au Rwanda, la réponse n’a pas tardé. Dans un communiqué au ton sec, le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a rejeté la main tendue, accusant Kinshasa d’être le véritable instigateur du conflit.
« Le seul à pouvoir arrêter cette escalade, c’est le président Tshisekedi lui-même. Qu’il cesse de menacer d’envahir le Rwanda, de soutenir les FDLR et d’utiliser les milices Wazalendo comme bras armé. Qu’il arrête cette comédie politique ridicule. »
Des propos d’une rare virulence, qui ravivent les tensions diplomatiques entre les deux pays.
Entre moqueries et désillusion : le fossé se creuse
Sur la toile congolaise, la tonalité est sans appel : les moqueries des adversaires et la déception des partisans dominent. Des caricatures fleurissent, raillant le président Tshisekedi, le présentant parfois à genou devant Paul Kagame. Certains rappellent les promesses guerrières du président, d’autres ironisent sur son virage “pacifiste de dernière minute”.
Mais quelques rares voix saluent son courage, à l’instar de Christopher Ngoy, activiste de la société civile, et du journaliste Belhar Mbuyi, patron du journal en ligne Finance-cd.com, qui voient en lui un visionnaire prêt à rompre le cycle de violence :
« «BRAVO M. LE PRÉSIDENT. Ceci est la victoire de tous les visionnaires qui, en connaissance de cause, avaient proposé cette voie depuis le départ, se faisant parfois traiter de traîtres. Certains ont même perdu leurs postes. Et c’est la défaite de tous les fanatiques enflammés, agités et excités, qui prenaient leurs rêves pour la réalité», écrit M. Mbuyi sur sa page Facebook.
Et de renchérir : « Continuez Monsieur le Président, activez le Dialogue Cenco-ECC pour le volet interne du conflit et entrez dans l’histoire comme un grand Pacificateur africain, l’homme qui a réconcilié le Rwanda et l’Ouganda qui étaient sur pied de guerre, qui a réconcilié le Burundi et le Rwanda, et qui est finalement déterminé à mettre un terme au conflit de plusieurs décennies dans son propre pays»
Un tournant risqué, entre audace et incompréhension
Ce geste de Félix Tshisekedi restera sans doute comme l’un des moments les plus controversés de son quinquennat. Main tendue ou bras cassé ? Audace politique ou naïveté diplomatique ? Une chose est sûre : en un seul discours, le président congolais a bouleversé la scène politique nationale, exposant au grand jour les fractures entre partisans de la fermeté et défenseurs du dialogue. Et pendant que Kinshasa s’enflamme de débats, la paix, elle, reste suspendue à une poignée de main encore incertaine.
Aristote KAJIBWAMI







