TRIBUNE La RDC n’est pas le Sénégal – Cas Bahati Lukwebo : Cible des...

La RDC n’est pas le Sénégal – Cas Bahati Lukwebo : Cible des comploteurs, mais bouclier législatif de la femme congolaise

En 1992, alors qu’il tentait de concilier le pouvoir et l’opposition zaïrois pour une transition apaisée, Abdoulaye Wade — futur président du Sénégal — lançait ce verdict cinglant : « La classe politique zaïroise manque de culture politique ». Plus de trois décennies plus tard, cette sentence reste d’une actualité désespérante. Les récentes turbulences au sein de l’AFDC-A, le regroupement de Modeste Bahati Lukwebo, illustrent parfaitement la persistance de cette “politicaille” sans boussole.

L’exemple de la cohésion au Sénégal

Contrastons cette situation avec le Sénégal actuel, la patrie de Wade. Malgré des frictions notables entre le président Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, chef du parti PASTEF, la stabilité demeure. Même lorsque ce dernier menace de se retirer du gouvernement pour retourner dans l’opposition, l’appareil politique ne s’effondre pas. En République Démocratique du Congo, un tel scénario aurait déclenché une trahison immédiate : les cadres du parti, dissimilant mal leur barbe mouillée, auraient instantanément envahi les médias pour désavouer ou destituer leur leader, s’empressant de se ranger sous l’aile présidentielle pour garantir leurs privilèges et prébendes.

La force des convictions face à l’opportunisme

La différence fondamentale réside dans la consistance idéologique. Au Sénégal, les acteurs politiques ne sont pas de simples girouettes ; les responsables de la coalition au pouvoir ont réagi avec dignité, exprimant leurs positions publiquement et sur les réseaux sociaux sans céder à la panique ou à la transhumance. Là où le politicien congolais cherche avant tout le confort matériel, son homologue sénégalais semble encore guidé par une certaine éthique de groupe et une vision partisane solide.

Au sein de l’exécutif, la mobilisation a été immédiate et symbolique. La porte-parole du gouvernement, Marie Rose Khady Faye, a choisi l’image en s’affichant avec une casquette aux couleurs du Pastef. Le ministre de la Fonction publique, Olivier Boucal, a quant à lui salué en son chef Ousmane Sonko le « gardien de la révolution », tandis que la ministre de la Jeunesse, Khady Diène Gaye, réaffirmait qu’Ousmane Sonko demeurait la boussole de leur engagement panafricain.

Le soutien indéfectible des hauts dirigeants

Cette loyauté se propage également à la tête des grandes entreprises publiques. Assane Mbengue, directeur de Dakar Dem Dikk (le réseau de transport urbain), et Me Ngagne Demba Touré, à la tête de la SOMISEN (Société sénégalaise des mines, l’équivalent sénégalais de la Gécamines), ont tous deux utilisé leurs réseaux sociaux pour clamer leur fidélité absolue à Ousmane Sonko. Pour eux, le Premier ministre reste l’unique guide politique, peu importent les tempêtes.

À l’Assemblée nationale, les députés ont emboîté le pas avec une discipline de fer. La parlementaire Maimouna Bousso a appelé ses camarades à la maîtrise de soi et à la froideur tactique face aux provocations, martelant que l’unité est leur meilleure arme. Ce message de résilience a été synthétisé par le député Guy Marius Sagna en un mot d’ordre devenu viral : « Focus ». Une preuve supplémentaire qu’au Sénégal, la cohésion du parti l’emporte sur les ambitions individuelles.

Fidélité contre opportunisme

Là où les responsables sénégalais n’hésitent pas à risquer leurs privilèges et leurs postes par loyauté envers leur parti et son chef statutaire, la situation au pays des « sans culture politique » offre un spectacle lamentable et radicalement opposé. En République Démocratique du Congo, la protection des avantages matériels semble primer sur toute autre considération idéologique.

L’exemple de Modeste Bahati Lukwebo est criant de vérité : pour avoir simplement rappelé la nécessité de respecter la Constitution, il s’est retrouvé brutalement désavoué par son propre groupe parlementaire au Sénat. Préférant s’aligner docilement derrière le chef de l’État, ses propres lieutenants à l’Assemblée nationale l’ont même sommé de démissionner de son poste de deuxième vice-président de la chambre haute du Parlement.

La “messe noire” des ambitieux

L’acharnement ne s’arrête pas là. Des figures politiques de second plan, mercenaires et trimardeurs politiques dépourvues de base réelle, se sont empressées d’orchestrer une véritable fronde interne. Leur objectif ? Organiser une parodie de destitution pour évincer Bahati Lukwebo de la présidence de son propre regroupement, l’AFDC-A.

En définitive, les pratiques politiques en RDC semblent figées dans le temps. Les méthodes autrefois décriées sous l’ère Kabila perdurent avec une vigueur intacte : comme dans le célèbre refrain de Jacques Dutronc, les politiciens continuent de retourner leur veste, avec une agilité déconcertante, pour s’assurer d’être toujours « du bon côté » du pouvoir.

Une trahison venue d’un frère

L’hostilité envers Modeste Bahati ne se limite pas aux cercles politiques kinois. Un enregistrement audio empreint d’amertume a dévoilé ses confidences à l’archevêque de Bukavu, Mgr Maroyi Rusengo. Bahati y pointe du doigt les manœuvres d’un frère de tribu, Norbert Katintima Basengezi. Ce dernier, agissant tel un prétendant au trône prêt à tout pour évincer le “khalife”, est accusé de ternir sa réputation auprès de la haute hiérarchie du pouvoir en lui prêtant des liens avec la rébellion. Un observateur s’en amuse avec cynisme : « C’est l’hôpital qui se moque de la charité, ou plutôt une vieille courtisane qui accuserait une jeune fille d’impureté ».

Le profil de l’accusateur, Norbert Katintima, rend ces griefs particulièrement ironiques. Sa trajectoire politique s’est bâtie sur son engagement au sein du RCD, mouvement rebelle soutenu par le Rwanda, qui l’avait propulsé gouverneur du Sud-Kivu (1998-2002) avant de lui ouvrir les portes de la transition et de la commission électorale. Par la suite, il s’est recyclé au sein du PPRD de Joseph Kabila, devenant le premier vice-président de la CENI et l’adjoint direct d’un certain… Corneille Nangaa.

Bahati : cible privilégiée des rebelles

Pourtant, les faits racontent une tout autre histoire : Modeste Bahati subit de plein fouet les exactions de la rébellion AFC-M23. Pour preuve, son usine de transformation de tomates à Kasheke (territoire de Kalehe) a été le théâtre d’un pillage d’une violence inouïe. Dans la nuit du 17 au 18 septembre 2025, trois remorques chargées de matériel industriel ont été interceptées par la population locale, empêchant de justesse le démantèlement total de ce fleuron économique.

Ce n’est pas un incident isolé, mais la seconde vague d’attaques ciblées contre cette unité de production en un temps record. Au-delà des pertes financières colossales pour le sénateur, c’est un coup d’arrêt brutal porté à un projet porteur de développement pour le Sud-Kivu. Cette usine, fruit de l’engagement patriotique de Bahati, constituait une réponse concrète au chômage et à la précarité pour des milliers de familles. En s’en prenant à ses actifs, les agresseurs ne visent pas seulement un homme, mais l’espoir d’une économie locale résiliente.

Une loi de rupture contre le silence

Salué comme le plus fervent défenseur de la cause féminine en RDC, le sénateur Modeste Bahati Lukwebo a déposé une proposition de loi historique. Son objectif est clair : combler un vide juridique abyssal en créant un cadre global dédié à la prévention, à la protection et à la répression des violences faites aux femmes. Ce texte ne se contente pas de punir ; il instaure un climat de sérénité indispensable à la dignité féminine.

La fin de l’impunité : le double verrou pénal et disciplinaire

L’innovation majeure de cette loi réside dans sa double frappe juridictionnelle. Pour un même fait, notamment en cas de harcèlement sexuel, deux procédures peuvent désormais s’engager en parallèle :

Le volet pénal : Pour sanctionner l’infraction du citoyen devant la société.

Le volet administratif : Pour briser la carrière du délinquant au sein de son institution.

Cette stratégie sécurise les victimes, leur rendant la légitimité nécessaire pour briser l’omerta et porter plainte sans craindre que l’agresseur ne reste en poste.

Déconstruire les plafonds de verre et les barreaux domestiques

La vision du sénateur Bahati ne s’arrête pas aux portes des tribunaux. Sa loi traque la discrimination sous toutes ses formes. D’abord, dans l’intimité du foyer et les couloirs de l’école (du primaire à l’université). Ensuite, dans le monde professionnel, où les femmes subissent trop souvent des harcèlements, des retards de promotion injustifiés et des écarts salariaux par rapport à leurs collègues masculins.

Parce que les auteurs de violences sont souvent des figures d’autorité — patrons, professeurs ou supérieurs hiérarchiques — ce texte facilite l’accès à la justice et simplifie les procédures de saisine. Il s’agit de redonner le pouvoir aux femmes face à l’abus de position dominante, afin qu’aucune Congolaise ne se sente plus jamais seule face à son bourreau.

En définitive, le contraste entre la discipline de fer de la classe politique sénégalaise et les soubresauts opportunistes observés en RDC sonne comme un avertissement. Alors que Modeste Bahati Lukwebo s’efforce de bâtir — que ce soit par des infrastructures industrielles au Sud-Kivu ou par un arsenal juridique protecteur pour les femmes — il se heurte à une « politicaille » plus préoccupée par les strapontins que par les convictions. Pour que la RDC sorte enfin de cette « absence de culture politique » dénoncée par Wade, elle devra impérativement substituer la loyauté aux idées à la trahison pour les prébendes. Le développement du pays en dépend, car on ne construit rien de durable sur le sable mouvant de la transhumance.

MKD