FINANCE Dédollarisation forcée : Wameso et la BCC jouent un poker menteur à haut...

Dédollarisation forcée : Wameso et la BCC jouent un poker menteur à haut risque pour l’économie congolaise

Dans une tentative de reprendre le contrôle d’une économie qui lui échappe depuis des décennies, la Banque centrale du Congo (BCC) a jeté un pavé dans la mare. Dès le 9 avril 2027, le dollar physique, roi incontesté des échanges en République Démocratique du Congo, sera banni des transactions manuelles. Si l’intention de souveraineté monétaire peut être saluée, la brutalité de la mesure soulève des inquiétudes majeures : l’économie congolaise peut-elle survivre à un tel sevrage ?

L’illusion d’une souveraineté par décret

Le constat de départ est vertigineux. Au premier semestre 2025, le système bancaire congolais affichait une dépendance quasi totale au billet vert : sur 13,7 milliards de dollars de dépôts, 90 % (soit 12,3 milliards) sont libellés en dollars américains. En interdisant aux banques commerciales d’importer physiquement des devises et en imposant le passage au « tout scriptural », la BCC tente une manœuvre de force.

« Toute transaction en monnaies étrangères devra se faire exclusivement par voie scripturale », a martelé André Wameso, gouverneur de la BCC et président du Comité de politique monétaire (CPM). En clair, le dollar devra rester enfermé dans les serveurs informatiques des banques. Mais dans un pays où la confiance envers les institutions financières est historiquement fragile, ce mur technologique ressemble, pour beaucoup, à un piège.

Le spectre du marché noir et de la thésaurisation

Le plus grand danger de cette réforme réside dans l’immense masse monétaire qui échappe déjà aux banques. Des millions de Congolais, échaudés par les crises passées, épargnent leurs dollars « sous le matelas ». En rendant le dollar physique inutilisable pour les achats du quotidien, la BCC ne va pas nécessairement pousser ces épargnants vers les banques. Elle risque, au contraire, de créer un marché noir tentaculaire.

Si le commerçant du Grand Marché de Kinshasa refuse le Franc Congolais par peur de l’inflation, et que le client ne peut plus lui donner de dollars physiques, un taux de change parallèle « de rue » s’installera. Ce taux, déconnecté des réalités de la BCC, pourrait pulvériser le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes.

Un risque de crise de liquidité majeure

La décision d’interdire aux banques commerciales l’importation de devises place la BCC dans une position de monopole périlleuse. Si une panique bancaire survient et que les déposants réclament leurs économies en espèces, les banques seront dans l’incapacité de répondre à la demande. Le risque d’un gel des avoirs ou d’une crise de liquidité systémique n’a jamais semblé aussi réel.

Le Verdict : En s’attaquant aux symptômes plutôt qu’aux causes profondes de la dépréciation du Franc Congolais — à savoir la faiblesse de la production locale et l’instabilité macroéconomique — la Banque Centrale joue une partie de poker à haut risque. Le 9 avril 2027 pourrait être le jour de la libération monétaire, ou celui d’un naufrage économique sans précédent.

L’illusion d’un combat solitaire

Cependant, malgré les fanfaronnades d’André Wameso, la Banque Centrale ne peut porter seule le fardeau de cette transition. Si la BCC fournit les outils techniques et réglementaires, elle reste impuissante face à la psychologie des marchés si le Gouvernement ne suit pas. La dédolarisation n’est pas qu’une affaire de circulaires bancaires ; c’est un chantier national qui exige une coordination millimétrée entre la politique monétaire et la politique budgétaire par le gouvernement qui attribuerait à chacun sa part de travail et piloterait l’ensemble. Sans une discipline de fer de l’État dans ses propres dépenses, les mesures de la BCC risquent de n’être qu’un coup d’épée dans l’eau.

Le paradoxe de l’État “dollarivore”

Le premier test de crédibilité repose sur l’exemplarité de l’État. Pour que le Franc Congolais regagne ses lettres de noblesse, le Gouvernement doit impérativement imposer le paiement de toutes les taxes, impôts et factures de services publics (SNEL, REGIDESO) exclusivement en monnaie nationale. Il est incohérent d’interdire l’usage physique du dollar aux citoyens si l’administration publique continue de budgétiser ses grands projets ou de percevoir certaines redevances en devises étrangères. La confiance ne se décrète pas, elle s’insuffle par l’usage institutionnel.

La production locale : le véritable nerf de la guerre

Enfin, le succès de cette réforme dépendra de la capacité du Gouvernement à transformer une économie structurellement importatrice. Tant que la RDC devra acheter son pain, son ciment et son carburant à l’extérieur, le besoin de dollars restera une nécessité vitale et non un choix. La dédolarisation durable ne pourra se faire que si le pays produit ce qu’il consomme. En l’absence d’une relance industrielle et agricole musclée, restreindre l’accès au dollar physique reviendrait à priver l’économie de son oxygène avant même d’avoir installé un système respiratoire de rechange.

En définitive, l’histoire économique de la RDC bégaie. L’offensive actuelle d’André Wameso rappelle, par sa rigidité, les heures sombres de l’ère Laurent-Désiré Kabila. Confronté à une inflation hors de contrôle, l’ancien président avait tenté de dompter le billet vert par la contrainte, fixant d’abord arbitrairement le taux de change par décret. Face à la résistance d’un marché parallèle qui imposait sa propre réalité, le régime avait basculé dans la répression pure et simple, criminalisant la détention de devises. Cette stratégie de “bras de fer” monétaire s’était soldée par un chaos économique sans précédent. À cette époque, toutefois, un contre-pouvoir subsistait : le gouverneur de la Banque centrale, Jean-Claude Masangu Mulongo, s’était opposé à ces mesures jugées suicidaires, au péril de sa propre liberté. Il aura fallu attendre l’accession au pouvoir de Joseph Kabila en 2001 pour que ce dirigisme mortifère soit abandonné au profit d’un libéralisme pragmatique, seul capable, à l’époque, de stabiliser l’économie nationale.

Mbuta MAKIESSE