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Nationalité des Congolais rwandophones : l’émouvante lettre de Mzee Babwiriza à son neveu à Paris

Alors que la question de la nationalité des Congolais rwandophones continue d’alimenter un débat particulièrement vif en République démocratique du Congo, une longue lettre présentée comme un échange entre un neveu établi à Paris et son oncle, Mzee Babwiriza Nyamuzinda, vivant en territoire de Kabare au Sud Kivu, connaît depuis quelque temps une large diffusion sur les réseaux sociaux. Nous avons choisi de la publier en raison de l’intérêt que suscite le débat qu’elle soulève sur l’histoire, la citoyenneté, les frontières héritées de la colonisation et la place des populations de langue kinyarwanda dans l’espace congolais. Dans un style à la fois personnel, historique et polémique, l’auteur mobilise plusieurs références documentaires et propose une lecture de la question de la nationalité des Banyarwanda du Kivu, tout en revenant sur les controverses liées aux lois zaïroises sur la nationalité, à la période coloniale et aux événements qui ont marqué la région depuis les années 1990. Ce texte est publié ici comme document d’opinion.


Bonjour cher oncle,

J’ai récemment lu un article rapportant que, le 20 juin 1981, cinq intellectuels rwandophones auraient adressé au Secrétaire général des Nations unies une lettre dans laquelle, au nom « des populations originaires du Rwanda au Zaïre », ils revendiquaient la création d’un État regroupant les territoires de Goma, Rutshuru, Walikale, Masisi, Kalehe et Idjwi.

Cette démarche intervenait alors que l’Assemblée nationale préparait la loi de 1981 relative à la nationalité zaïroise. Inquiets de l’évolution de la situation, ces cinq intellectuels — Ugirashebuja Stanislas, Gahima Pierre, Gitera Ambroise, Nkorota Jean-Baptiste et Cyimenyi Népomuscene — auraient saisi le Secrétaire général de l’ONU afin de solliciter l’organisation d’un référendum d’autodétermination au Kivu.

Dans leur lettre, ils auraient notamment précisé qu’« il ne s’agit pas d’une aventure ou d’une subversion, mais bien d’une mobilisation générale des populations originaires du Rwanda en République du Zaïre qui sensibilisent les autorités internationales sur leur légitime cause, quelles que soient les conséquences qui en découlent ».

Cinq ans plus tard, en novembre 1986, et face à la « pression » internationale, le gouvernement zaïrois, par l’intermédiaire de son ministre de l’Intérieur, aurait créé un « Service d’identification des Nationaux », chargé de mettre en œuvre la loi de 1981 sur la nationalité.

Ce service devait procéder au recensement et à l’identification des populations du Kivu, notamment au « recensement simultané des populations d’expression kinyarwanda », tout en facilitant les formalités administratives d’acquisition de la nationalité, particulièrement pour les immigrés réguliers établis de longue date.

Le Kivu se retrouva ainsi plongé dans une situation particulièrement complexe, dont le gouvernement central de Kinshasa ne semblait pas mesurer toutes les implications. Les opérations de recensement et d’identification furent très mal accueillies par une partie des populations rwandophones du Kivu, notamment dans les territoires de Fizi, Mwenga et Uvira. Elles provoquèrent de violentes protestations et aboutirent finalement à la suppression du Service national d’identification en 1988.

Dès lors, une question me vient à l’esprit : ne sommes-nous pas là face à un risque de balkanisation de notre pays ?

Existe-t-il réellement des Banyarwanda congolais d’origine ? Le Kinyarwanda peut-il être considéré comme une langue congolaise ?

Avec ta sagesse et surtout la connaissance des faits historiques dont tu disposes, pourrais-tu m’éclairer sur ces questions ?

Cordialement,

Ton neveu,
Alain


Bonsoir, cher neveu.

En cette saison sèche, je respire avec bonheur l’air frais de nos collines verdoyantes et escarpées de notre beau territoire de Kabare. Depuis Chirunga, véritable écrin de paix où je passe aujourd’hui mes vieux jours, j’admire avec sérénité les eaux vert-alcalines du majestueux lac Kivu et mène une existence paisible.

À propos des questions que tu me poses, tu touches en réalité à un problème beaucoup plus vaste : celui de la nationalité des populations de langue kinyarwanda établies au Kivu.

Puisque tu vis en France, et que tu es devenu toi-même citoyen français depuis maintenant une décennie et que tu connais suffisamment bien l’histoire de ce pays, je vais prendre la France comme point de comparaison. Cette approche permettra peut-être de mieux comprendre la situation qui nous préoccupe en RDC.

Le royaume de France s’est constitué autour de la dynastie capétienne à partir de 987, avec l’avènement d’Hugues Capet. Or, à cette époque, le territoire qui allait progressivement devenir la France était déjà peuplé de différents groupes, notamment des Francs — eux-mêmes issus de plusieurs peuples germaniques — ainsi que, plus tard, des Normands, descendants de Vikings venus de Scandinavie et installés en Normandie à partir du Xe siècle.

Plus tard encore, la France incorpora de nouveaux territoires et de nouvelles populations. L’Alsace, par exemple, fut rattachée à la France en 1648, intégrant à la nation française des populations majoritairement germanophones.

Imaginons maintenant une situation absurde : supposons que la France ait disposé, comme le Congo, de suffisamment d’idéologues pour adopter en 1981 une nouvelle loi sur la nationalité fondée sur le seul critère de l’appartenance aux peuples présents sur le territoire au moment de la formation du royaume en 987.

Que seraient alors devenus les Alsaciens, devenus français en 1648 ?

Comment auraient-ils réagi si ceux qui prétendaient les exclure de la nation française avaient voulu conserver l’Alsace tout en rejetant ses habitants au-delà du Rhin ?

Poussons encore le raisonnement. Imaginons que ces mêmes idéologues aient décidé de regrouper indistinctement tous les peuples d’origine germanique en une seule catégorie, en mélangeant Francs, Normands et Alsaciens, puis en affirmant : « Ce sont tous des Allemands ; qu’ils retournent chez eux ! »

Quelle aurait été la réaction de ces populations ? Et si toi-même tu faisais partie de ces populations, quelle serait ta réaction ?

Et si, de surcroît, d’autres groupes avaient créé des milices comparables à nos Maï-Maï pour attaquer leurs villages et les chasser vers l’Allemagne, comment ces populations auraient-elles réagi ? Et surtout, quelle aurait été l’attitude du gouvernement allemand face à l’arrivée de ces réfugiés ?

Réfléchis sérieusement à cette comparaison et transpose-la à notre propre histoire. Elle permet de mieux comprendre une partie des événements qui secouent la RDC depuis le début des années 1990.

Tu comprendras alors que le véritable problème n’est peut-être pas de s’épuiser autour d’une prétendue lettre attribuée à cinq représentants de populations rwandophones. Le problème fondamental réside plutôt dans cette conception dangereuse de la nation fondée sur l’exclusion de certaines populations.

À l’époque, je vivais à Goma et j’étais proche de l’évêché qui aurait, dit-on, servi de couverture à la prétendue lettre des cinq représentants de la communauté rwandophone du Zaïre. Lorsque cette lettre fut rendue publique, nous avions cherché à comprendre ce qui s’était réellement passé et, surtout, à identifier ses auteurs.

Or, personne ne parvint jamais à retrouver l’un quelconque de ces cinq prétendus signataires. Nous en étions donc arrivés à la conclusion qu’il pouvait s’agir d’un document élaboré dans le cadre d’une opération destinée à manipuler l’opinion.

Mais revenons à la question essentielle de la nationalité.

Étant moi-même originaire du Kivu, je sais à quel point notre région a été profondément marquée par les divisions et les haines, sentiments que certains des nôtres ont malheureusement réussi à propager sur l’ensemble du pays. ces haines nous ont causé tant de mal à nous-mêmes. J’étais à Kinshasa en août 1998 lors des campagnes de chasse à l’homme aux Tutsi lancées par les autorités de l’époque. Les Kinois ne savaient pas faire la différence entre de nombreux Bashi et les Tutsi, et estimaient que tous ceux dont les patronymes contenaient de nombreux lettres R étaient forcément rwandais comme on disait. Nous avons perdu nombre de nos jeunes dans cette folie collective.

Des polémistes comme Honoré Ngbanda, puis des auteurs tels que Patrick Mbeko, Charles Onana et d’autres, ont participé à la diffusion d’une rhétorique qui commence par nier la nationalité congolaise des Hutu et des Tutsi congolais et qui présente ensuite, particulièrement dans le cas des Tutsi, ces populations comme des envahisseurs venus s’approprier les terres du Congo.

Présenté de cette manière, le problème devient inévitablement une source de haine et peut entraîner des populations entières dans une logique de rejet et de violence.

Pourtant, cette lecture est historiquement contestable et, à mon sens, profondément erronée.

C’est donc l’occasion de répondre directement à tes deux questions.

Oui, il existe des Banyarwanda qui sont authentiquement congolais

Et, par conséquent, le Kinyarwanda est bien une langue congolaise et appartient au patrimoine linguistique congolais.

Il suffit d’ailleurs d’observer la toponymie de notre pays. De nombreuses appellations de localités, de montagnes, de territoires et de cours d’eau témoignent de l’ancienneté de la présence de populations de langue kinyarwanda dans le Kivu, Nord comme Sud : Rutshuru, Rubare, Rugari, Rumangabo, Runyonyi, Rugezi, Jomba, Bunagana, Busanza, Gisigari, Karisimbi, Virunga, Nyamulagira, Nyiragongo, Bijombo, Minembwe, Bidegu, Nyaruhanga, Munanira, etc.

Il faut donc être cohérent : si certains refusent de reconnaître la présence du Kinyarwanda et des populations qui le parlent dans l’espace congolais, faudrait-il alors également remettre en question les terres, les reliefs et les cours d’eau portant ces noms ?

Le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation doit, selon moi, être accompagné de son corollaire : le respect de l’intangibilité humaine, c’est-à-dire le respect des populations qui se trouvaient à l’intérieur de ces frontières au moment de la décolonisation.

Sans t’accabler de références, je me limiterai à trois documents historiques qui me paraissent particulièrement importants.

Première référence : Joseph Maes et Olga Boone

En 1935, après plusieurs années d’études et d’enquêtes, Joseph Maes et Olga Boone publièrent Les Peuplades du Congo belge. Nom et situation géographique.

À la page 146, ils écrivent :

« Nous dénommons Baniaruanda toutes les populations habitant le territoire du Ruanda, à l’Est du lac Kivu, ainsi que la vallée de la Rutshuru et une partie de la vallée de la Ruzizi. »

Cette dernière précision est particulièrement intéressante lorsqu’on la met en rapport avec les populations banyamulenge du Sud-Kivu.

Deuxième référence : G. Hulstaert

Dans son ouvrage La carte linguistique du Congo belge, publié en 1950, G. Hulstaert, membre associé de l’Institut royal colonial belge, écrit à la page 131 :

« La principale langue de ce groupe est sans contredit celle des Banyarwanda. Elle déborde les frontières politiques tant au Congo belge que dans l’Uganda et le Tanganyika Territory, mais pour ces deux dernières colonies, dans une faible mesure. »

Il poursuit en soulignant les liens étroits entre le Kinyarwanda et plusieurs langues parlées dans le Tanganyika, allant jusqu’à envisager que ces langues puissent être considérées comme appartenant à un même ensemble linguistique.

Cette réalité n’est d’ailleurs pas propre au Congo. Le découpage colonial a également placé des populations banyarwanda dans d’autres États de la région, notamment en Ouganda. Et l’Ouganda les reconnaît comme l’un de ses groupes ethniques dans sa Constitution, à l’article 10 alinéa 24.

Troisième référence : l’étude de P. Loons

Je citerai enfin L’étude du territoire des Bafulero, qui regroupait à l’époque les territoires correspondant notamment aux actuels Uvira et Fizi. Cette étude fut réalisée en mars 1933 par P. Loons, administrateur territorial de la colonie.

Dans ce document, l’administrateur mentionne parmi les populations placées sous son administration des Banyarwanda installés dans la région sous le règne du chef bafulero Namboko Lwame, qui aurait vécu entre 1746 et 1802.

Loons précise que cette présence remontait à une époque située « longtemps avant la pénétration européenne ».

J’ajouterais quelques documents administratifs de l’époque coloniale qui démontrent clairement que nos Banyamulenge actuels faisaient bel et bien partie des sujets du Congo belge. Ainsi, dans l’annexe de l’arrêté n° 15 du 16 Août 1937 créant le secteur de Tanganika, nous voyons des noms des chefs des villages Banyamulenge (aux côtés des chefs Bembe), notamment Mr Lutambwe, du village Lulimba dans le groupement Basimuniaka ;  Mr Moasha (Muhasha) du village Kungwe dans le groupement Balala ; et Sebasasa (Sebasaza) du village de Kabungu dans le groupement de Basimukuma.

Enfin, il y a l’annexe de la réunion du conseil de secteur de Tanganyika portant désignation des chefs et notables des cités. Dans ce document, nous trouvons que Mr Mvuka fut désigné notable de la cité de Itasha (Gitasha) avec quatre capitas Banyamulenge sur les six que comptait ladite cité. Il s’agit de MM. Lukabanira (Rugabanira), Kahota (Gahota), Muhavu et Nyandinda. Notons qu’au moment des premières élections locales dans notre pays, il n’y avait pas encore dans ce secteur de refugiés tutsi rwandais auxquels certains extrémistes assimilent abusivement les Banyamulenge.

Ces éléments montrent donc que la question ne peut pas être réduite à l’affirmation simpliste selon laquelle toute personne parlant kinyarwanda serait nécessairement rwandaise au sens de la nationalité.

Le fait de parler une langue ou d’appartenir à un groupe culturel ne détermine pas automatiquement la nationalité d’un individu.

Dans le contexte africain, les Swazi d’Afrique du Sud (province de Mpumalanga) parlent bien la langue IsiSwazi, mais ne sont pas pour autant Swazilandais. Les Tswana de la même Afrique du Sud parlent bien la langue seTswana, mais ne sont pas Botswanais.

Une frontière politique ne fait donc pas disparaître une communauté historique, pas plus qu’une langue ne détermine à elle seule la nationalité d’une personne.

La question de la loi de 1971

On entend souvent dire que l’État zaïrois aurait accordé collectivement la nationalité congolaise à tous les Banyarwanda en 1971.

Cette affirmation mérite d’être fortement nuancée.

Le texte de 1971 concernait notamment la situation des populations du territoire de Masisi, au Nord-Kivu, dont une partie descendait de populations transférées du Rwanda vers le Congo belge durant la période coloniale, notamment entre 1937 et 1954.

Ces populations avaient été considérées comme congolaises entre 1960 et 1964, avant que la Constitution de 1964 ne modifie leur statut.

L’ordonnance-loi de 1971 ne doit donc pas être comprise comme une simple opération de « naturalisation collective » effectuée en faveur de tous les Banyarwanda. Elle reconnaissait plutôt, dans le cas concerné, des droits de nationalité que le texte entendait rattacher à l’accession du Congo à l’indépendance, le 30 juin 1960.

Une situation qui n’est pas propre au Congo

L’histoire mondiale fournit de nombreux exemples de populations déplacées, transplantées ou installées dans des territoires devenus ensuite des États indépendants.

On peut penser aux populations noires issues de la traite et de l’esclavage dans les Amériques, aux populations d’origine indienne en Afrique australe, ou encore aux communautés chinoises établies notamment à Singapour et à Cuba.

La question fondamentale est donc celle de la succession des États et de la continuité de la nationalité au moment de l’accession à l’indépendance.

Dans un processus normal de décolonisation, il est question de succession d’Etats : l’État nouvellement indépendant succède à l’entité coloniale qui l’a précédé. En matière de nationalité, cela implique les populations relevant de l’administration coloniale deviennent ressortissantes du nouvel État.

Dans le cas du Congo, le respect de ce principe, du reste internationalement consacrée, aurait dû permettre d’éviter tout ces tumultes que nous vivons depuis les années 90, les crises politiques et communautaires et, même, ces guerres qui nous endeuillent.

Voilà, cher neveu, comment je comprends cette question.

Au fond, le débat ne devrait pas consister à chercher à exclure une communauté de la nation congolaise en fonction de son origine, de sa langue ou de son histoire.

La véritable question est plutôt de savoir comment construire une nation congolaise dans laquelle l’appartenance à la République repose sur le droit, l’histoire et la citoyenneté, plutôt que sur l’exclusion et la suspicion.

Ton oncle.

Mzee Babwiriza Nyamuzinda

Depuis Chirunga, Kabare.