A LA UNE Dossier Banyamulenge – Martin Fayulu : La dérive d’un naufrage politique

Dossier Banyamulenge – Martin Fayulu : La dérive d’un naufrage politique

Des jeunes femmes Banyamulenge lors d’une célébration (à g.), et Martin Fayulu, président de l’EciDé|Photo : Montage Finance-cd.com

En déniant la nationalité congolaise à la communauté Banyamulenge sous prétexte qu’il n’existerait pas de « langue Mulenge », Martin Fayulu a franchi un cap alarmant. Ses déclarations — selon lesquelles toute tribu de RDC devrait posséder une langue au nom homonyme — révèlent une méconnaissance troublante de l’histoire, de la géographie humaine et du droit congolais.

Pour un homme qui ambitionne de diriger la République Démocratique du Congo, faire preuve d’un tel analphabétisme politique et tenir des propos aussi incendiaires relève d’une irresponsabilité coupable.

  1. Le contre-sens total sur l’identité et la langue

La nationalité ne s’est jamais définie par le nom d’une langue. Martin Fayulu semble ignorer ce que tout observateur averti sait :

  • En Europe : Les Suisses allemands parlent allemand sans être citoyens d’Allemagne ; les Flamands de Belgique parlent néerlandais sans être sujets des Pays-Bas.
  • En Afrique : Les Swazis de la province de Mpumalanga parlent isiSwazi tout en étant pleinement Sud-Africains et non Swazilandais. Les Sotho de la province de Free State parlent seSotho sont bel et bien Sud-Africains et non les citoyens du Lesotho. Les Tswana de la province du Nord-Ouest qui parlent seTswana sont d’authentiques Sud-Africains et ne sont pas ressortissants du Botswana. Les Bakongo d’Angola parlent kikongo sans être citoyens congolais.
  • Dans la région : Le kinyarwanda est parlé dans plusieurs pays à la suite des tracés coloniaux. L’Ouganda reconnaît d’ailleurs explicitement les Banyarwanda parmi les ethnies constitutives de sa Nation dans sa Constitution.

Le Kinyarwanda : Une réalité ancrée dans la cartographie congolaise

Refuser de reconnaître la réalité linguistique du pays est une absurdité factuelle. Le kinyarwanda est incrusté dans la toponymie, l’administration et l’hydrographie du territoire congolais depuis des générations. Les exemples abondent :

  • Rutshuru (Lieu de la forge)
  • Rubare (Gros cailloux)
  • Runyonyi (Lieu des oiseaux)
  • Bunagana (Ce qui est suspendu)
  • Rugari (Grand espace)
  • Rutoke (Champ de bananes)
  • Rugezi (Grande rivière)
  • Tshanzu (Chemin d’escape)
  • Nyamilima (Lieu des champs)
  • Bunagana (Qui est suspendu en l’air)
  • Jomba (Enfoncer)
  • Kanyamahoro (La cité de la paix)
  • Nyamulagira (Garder, s’occuper du bétail)
  • Karisimbi (La neige qu’il y a au sommet de ce volcan).

Vouloir nier cet ancrage territorial revient à nier l’histoire et la géographie même de la RDC.

La fixation obsessionnelle sur l’ethnonyme Banyamulenge

En tentant de disqualifier les Banyamulenge sur la base de leur nom, M. Fayulu piège sa propre démonstration. En RDC, la dynamique des noms communautaires est complexe et multiple :

  • Les Baluba-Kasaï du Kasaï central se désignent aussi les uns comme Bena Lulua (du nom d’une rivière) et d’autres Bakua Luntu.
  • Les Bashi du Sud Kivu sont appelés également Banyabungo.
  • Les Nande s’identifient aussi comme Bayira.
  • Les Hema de Djugu sont dits Bagegere
  • Les Lendu d’Irumu s’appellent eux-mêmes Bangity

Dès lors, faire une fixation sélective sur une seule communauté n’a rien d’une analyse politique : c’est la marque d’un populisme dangereux qui instrumentalise les fractures sociales à des fins politiciennes. La RDC mérite des dirigeants capables de rassembler, non d’attiser les haines sur la base d’une ignorance des réalités nationales.

En définitive, le postulat de Martin Fayulu sur la question des Banyamulenge ne relève pas d’un simple glissement linguistique : elle met en lumière un vide doctrinal inquiétant chez un acteur de premier plan. En instrumentalisant des raccourcis identitaires pour nier la réalité historique, cartographique et sociologique de toute une communauté, le président de l’EciDé s’enferme dans une rhétorique populiste qui fragilise l’unité nationale.

Face aux enjeux complexes de la RDC, la politique ne peut se nourrir de préjugés ou d’omissions historiques. Ce débat exige de la hauteur, de la rigueur scientifique et une maîtrise du pacte républicain — autant de qualités que cette sortie est venue sérieusement remettre en question.

Belhar MBUYI