Face aux chiffres, à la rigueur des ratios et à la réalité des besoins d’un pays en reconstruction, il est deux façons de débattre : la voie du pragmatisme économique qui s’appuie sur la science budgétaire, et la voie de la fuite en avant théorique qui cherche le refuge dans l’incantation. La dernière réplique de M. Jo Sekimonyo illustre à merveille cette seconde catégorie. J’avais décidé de ne plus répondre aux élucubrations de M. Sekimonyo. Mais au regard des attaques personnelles et injures qui émaillent sa dernière sortie, j’ai fait le choix de réagir pour la dernière fois.
Faute de pouvoir démonter l’exactitude mathématique des ratios de soutenabilité que j’ai exposés — et qui confirment tous que la RDC jouit d’une marge d’endettement exceptionnellement préservée —, mon contradicteur a choisi de déplacer le débat sur le terrain du mépris ad hominem et de la spéculation hors-sol. Pour la clarté du débat public, il convient de remettre les faits à leur place et d’exposer les faiblesses criantes de son raisonnement.
1. La confusion entre « cadre de risque » et « capacité financière »
M. Sekimonyo tente une manœuvre rhétorique en invoquant le rapport du Fonds Monétaire International (FMI) pour qualifier la capacité d’endettement de la RDC de « faible » et son risque de surendettement de « modéré ».
Ce faisant, il commet une erreur d’analyse fondamentale : il confond le cadre d’évaluation des risques structurels (qui mesure les fragilités administratives, la gouvernance et la vulnérabilité aux chocs extérieurs) avec la capacité théorique et mathématique de remboursement d’un État à un instant donné.
Qu’un pays présente des vulnérabilités aux chocs de matières premières n’annule en rien la réalité comptable de ses indicateurs :
- Un ratio dette/PIB de 20,4 % est exceptionnellement bas.
- Un service de la dette extérieure représentant à peine 2,34 % des recettes publiques ou 6,4 % des recettes d’exportation offre une marge de sécurité incontestable par rapport aux seuils d’alerte internationaux.
S’abriter derrière le qualificatif de « risque modéré » pour interdire toute projection prospective relève du sophisme : les outils du FMI sont conçus pour encadrer l’emprunt et prévenir les dérives, non pour paralyser toute ambition d’investissement productif.
2. L’art du travestissement : M. Sekimonyo invente les propos qu’il me reproche
Au-delà des divergences de méthodes, M. Sekimonyo pousse la mauvaise foi jusqu’à m’attribuer ouvertement des affirmations fictives qu’il prend ensuite plaisir à réfuter. Dans son texte, il prétend m’infliger une leçon de cadrage institutionnel en écrivant :
« Sa lecture des seuils est encore plus révélatrice. Il présente un ratio du service de la dette extérieure rapporté aux exportations inférieur à 20 % comme un gage de soutenabilité, alors que le cadre du FMI fixe à 10 % le seuil indicatif applicable aux pays dont la capacité d’endettement est faible, catégorie à laquelle appartient précisément la RDC. »
Cette déclaration relève de la pure fabulation. Nulle part dans mon texte je n’ai affirmé que la RDC se contentait d’un taux inférieur à 20 % pour crier victoire. Ce que j’ai écrit noir sur blanc — et que tout lecteur attentif peut vérifier —, c’est que la RDC s’illustre par un taux réel de 6,4 %.
Que M. Sekimonyo prétende m’apprendre que le seuil critique du FMI est fixé à 10 % pour les pays à faible capacité d’endettement est d’une ironie saisissante : avec 6,4 %, la RDC ne se situe pas seulement sous le seuil général de 20 %, elle est largement en deçà de la norme très restrictive de 10 % qu’il invoque lui-même.
En transformant délibérément un fait établi (6,4 %) en un faux débat de principe (20 %), M. Sekimonyo démontre que l’agitation de l’esprit ne lui permet même pas de bien voir et saisir ce qu’il a sous les yeux.
3. De l’utopie des 1 000 milliards à la paralysie du développement
Le cœur de la proposition de M. Sekimonyo réside dans sa propre théorie — tirée de ses travaux personnels — selon laquelle les nations du Sud devraient cesser de « quémander » des plafonds d’endettement pour « revendiquer » une allocation mondiale de 1 000 milliards de dollars par État ou par habitant via une refonte globale du système financier international.
Si l’exercice de modélisation théorique peut nourrir les salons académiques, il est totalement déconnecté des réalités opérationnelles d’un État souverain.
- La RDC peut-elle mettre en pause la construction de ses barrages hydroélectriques, la réhabilitation de ses corridors ferroviaires et la modernisation de ses port et aéroports en attendant qu’un hypothétique gouvernement mondial distribue 1 000 milliards de dollars à chaque pays ?
- Quelle banque centrale ou quel partenaire bilatéral financera les besoins immédiats de nos populations sur la base d’un « chèque en blanc » théorique ?
Opposer un plan de financement pragmatique, fondé sur la hausse des recettes propres et le recours progressif à des emprunts concessionnels, à une utopie monétaire globale est au mieux une naïveté, au pire une posture irresponsable.
4. Le faux dilemme entre infrastructures publiques et « Congolais moderne »
Dans son texte, M. Sekimonyo m’accuse d’ignorer « le Congolais moderne » au profit des chiffres de l’État. Il crée ainsi une fausse opposition entre l’émancipation économique individuelle et les grands investissements publics.
Il s’agit d’un non-sens économique patent. Aucun pays au monde n’a jamais vu émerger un « citoyen moderne », des entrepreneurs prospères ou une industrie compétitive sans des infrastructures de base solides :
- Comment un agriculteur peut-il transformer son travail en patrimoine sans routes agricoles pour évacuer sa récolte ?
- Comment un chercheur ou un entrepreneur du numérique peut-il innover sans accès permanent à l’électricité et aux réseaux de communication ?
L’emprunt stratégique destiné à l’investissement productif, tel que théorisé dans la démarche d’Adolphe Muzito, n’a pas pour but de gonfler le train de vie de l’État, mais précisément de bâtir l’écosystème physique et structurel sans lequel l’initiative privée congolaise reste condamnée à l’informel.
5. L’esquive par l’attaque ad hominem
Enfin, incapable d’invalider les données chiffrées de la Banque Centrale du Congo, du ministère du Budget ou d’Afreximbank présentées dans ma précédente tribune, M. Sekimonyo a cru bon d’attaquer ma qualité de journaliste économique, soulignant l’absence de travaux académiques théoriques à mon actif et ironisant sur l’éducation nationale congolaise.
Cette fuite vers l’attaque personnelle est la marque classique d’un argumentaire aux abois. Dans le débat public, la valeur d’une démonstration se mesure à la rigueur de ses faits et à la justesse de ses analyses, non aux titres ou au pédantisme de celui qui la porte. Refuser de répondre sur les chiffres sous prétexte que son interlocuteur n’est pas un universitaire de la théorie monétaire est un aveu d’impuissance.
Conclusion
La RDC n’a pas besoin de leçons d’illusionnisme financier. Elle a besoin de routes, d’écoles, d’hôpitaux, d’énergie et d’usines.
La trajectoire macroéconomique actuelle de la RDC, caractérisée par une augmentation significative de ses recettes propres et un ratio d’endettement historiquement bas, offre à notre Nation une opportunité historique : celle de mobiliser des financements structurants, sous des conditions strictes de concessionnalité et de rentabilité économique, pour transformer notre potentiel en richesse réelle.
Laisser croire au peuple congolais qu’il faut renoncer à ces marges de manœuvre réelles au profit de chimères à 1 000 milliards de dollars est une erreur politique et économique. Il est temps d’abandonner les postures théoriques et de se concentrer sur le seul vrai défi : financer avec discipline la modernisation effective de la République démocratique du Congo.
Au final, Sekimonyo se révèle juste pour ce qu’il est : un braillard stérile qui adore s’offrir en spectacle sans arguments valables, et incapable de soutenir un débat de manière cohérente.
Belhar MBUYI
DG de Finance-cd.com







