A première vue, il s’agit d’une quadrature du cercle. Comment, en effet, paraître devant l’opinion comme le porte-étendard de l’espoir et du renouveau alors qu’on est membre d’un gouvernement assommé par l’impopularité, au regard de son bilan de 100 jours désastreux à tous points de vue ? La question se pose généralement pour les politiques qui ont une ambition présidentielle, qui y pensent et pas qu’en se rasant chaque matin, pour reprendre la célèbre phrase de Nicolas Sarkozy, devenue un running gag depuis 2003. Cette question s’était, justement posée pour le ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac. Elle se pose aujourd’hui pour le ministre d’Etat congolais en charge de la Justice, Constant Mutamba Tungunga.
Les deux hommes d’Etat n’ont pas seulement en commun le fait d’être juristes et avocats et d’avoir une taille modeste. Ils ont également tous les deux une ambition vorace pour le pouvoir suprême. Si le français s’y était préparé, dévalant une à une méthodiquement les marches qui mènent au sommet (maire de Neuilly, député, ministre du Budget, député européen, ministre de l’Intérieur, ministre des Finances) avant de postuler et de l’emporter à l’âge de 52 ans, le congolais semble décidément un homme pressé : à 35 ans, il a déjà eu sa première expérience de candidature à la présidence, autant qu’il s’est fait élire député national, et le voilà, à 36 ans, ministre de la Justice et Garde des sceaux.
Mais jusqu’où ira-t-il ? Tous ceux qui le connaissent le disent : l’ambition l’étreint. Pour lui, ce poste au gouvernement n’est pas une fin en soi, mais un tremplin pour assoir sa renommée dans le pays, acquérir de l’expérience de gestion, et mieux préparer son avenir présidentiel. Mais comment faire, quand on est membre d’un gouvernement aussi impopulaire ? «Il faut, justement, faire du sarkozysme», assure un journaliste de la place.
Le génie Sarkozy
En effet, une année avant le scrutin présidentiel de 2002 en France, les deux têtes de l’exécutif français battaient des records d’impopularité : 29% d’opinions favorables pour le président Jacques Chirac, et 24% pour son Premier ministre Dominique de Villepin.
Pour peu on croirait un boulevard ouvert pour l’opposition de gauche socialiste, représentée par la brillante et non moins photogénique Ségolène Royal. C’est dans ce raz-de-marée d’impopularité que Nicolas Sarkozy va tracer son filon. C’est là, justement, qu’intervient le génie Sarkozy. Dans la manière dont le bilan de l’exécutif est perçu par l’opinion, le ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac fait en sorte que son action personnelle aille plutôt du côté positif.
En effet, plusieurs grands indicateurs de l’insécurité sont en baisse, et cela contribue à l’image d’un ministre “efficace” sur le terrain de ce qui avait été la grande préoccupation de l’élection présidentielle de 2002, à savoir l’insécurité. Durant tout son passage au gouvernement, l’homme fait sentir sa différence par rapport à la coalition gouvernementale à laquelle il appartient. C’est en cela qu’il est différent de Jacques Chirac en 2002 ou en 1988. Si en 1988, Jacques Chirac, Premier ministre sortant assumait le bilan du gouvernement, et que, en 2002, le même Chirac, cette fois-ci président sortant, assumait le bilan de la présidence, Nicolas Sarkozy, lui, fait en sorte de se particulariser, n’assumant qu’une partie du bilan du gouvernement sortant. On l’a même vu à de nombreuses reprises s’opposer particulièrement à son premier ministre. Cela a été le cas notamment lors de la crise du CPE – le contrat premier emploi qui avait suscité le courroux de la jeunesse française, avant d’être retiré après d’immenses manifestations.
En seulement cent jours du gouvernement Suminwa, Constant Mutamba est sur la même voie. Avec l’art du machiavélisme en plus. A peine nommé, il lance une lutte contre l’homosexualité, et décide même de la peine pour tous ceux seraient arrêtés dans des couples de même sexe : 5 ans de prison. Cela n’a pas de sens étant donné qu’il n’existe aucune loi criminalisant l’homosexualité en RDC. Peu importe : l’opinion applaudit à se blesser la pomme des mains.
Le nouveau héros
Ensuite, il refuse 10 millions de dollars qu’on lui propose pour faire accepter un dossier de condamnation de l’ONATRA, et fait arrêter immédiatement et transférer à la prison centrale de Makala le présumé corrupteur, l’ancien président de Vita Club Mboyo Ilombe dit Pélé Mongo. Le peuple congolais tient son nouveau héros, Patrice Lumumba peut reposer en paix.
L’homme continue sur sa lancée. Sachant parfaitement combien la magistrature congolaise, maître d’œuvre d’une justice corrompue, inéquitable et foncièrement injuste, est honnie par la population, il ouvre le front contre les magistrats. Son objectif est de tirer la corde sensible en les présentant comme des dangereux corrompus qui tiennent à maintenir la justice congolaise dans les tréfonds des malversations. Il décide ainsi le paiement des frais de justice par la banque, et, boum !, les recettes du ministère de la Justice augmentent sensiblement en peine deux mois. Chez les élites, autant que dans les bas quartiers de Kinshasa, les applaudissements sont frénétiques.
Ensuite, il accuse les magistrats de monnayer les détentions provisoires au point de remplir plus que de mesure les prisons du pays. Ces derniers essaient de se défendre, mais, conspués par tous, il n’y a personne pour les écouter. C’est en ce moment même que survient le carnage de la prison de Makala qui fait, officiellement 131 morts après une tentative d’évasion réprimée dans le sang par la police et l’armée. Mutamba saisit l’occasion. Il accuse encore les magistrats d’avoir rempli une prison qu’il s’échinait à désengorger. Et décide sur le coup d’interdire les fameux mandats d’arrêt provisoire (MAP) qui font le bonheur des juges congolais. Là, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) n’en peut plus, et s’en émeut. Il réagit en expliquant que le Garde des sceaux n’a nul droit de décréter pareille interdiction, et demande aux juges de travailler comme par le passé.
L’étoffe d’un président de la République
Au gouvernement, les deux chefs de l’exécutif sont un vexés par les manières de procéder de leur bouillant jeune ministre. Emue aux larmes, Judith Suminwa, d’abord qui, présidant un conseil des ministres en l’absence du chef de l’Etat, instruit son ministre de la Justice, «de mettre à profit le cadre de concertation existant entre son ministère et le Conseil supérieur de la magistrature afin de favoriser des échanges interinstitutionnels dans un élan de cohésion sociale». Le chef de l’Etat ensuite qui, revenu du voyage, appelle ses ministres à jouer plutôt collectif et à cesser avec le populisme en solo.
Il n’empêche : Constant Mutamba continue sur sa lancée. Il se rend en personne à la prison centrale de Makala, étudier le cas de chaque prisonnier et de décider, illico presto, de la libération d’une immense majorité des détenus. Les témoignages de nombreux prisonniers, détenus pendant des années sans jugement, parfois pour des faits banals, émeuvent l’opinion, qui salue Contant Mutamba comme le restaurateur de la justice en RDC. «C’est du jamais vu dans ce pays, c’est le seul ministre qui travaille au Congo», applaudit un dirigeant d’une ONG de défense des droits de l’homme.
Pour l’opinion publique en tout cas, sur les dimensions institutionnelle et politique, l’image de Constant Mutamba est plutôt forte. Il dispose d’une image positive sur le terrain régalien. Sensiblement plus de Congolais lui prêtent aujourd’hui l'”étoffe” d’un président de la République et lui accordent également une forte volonté de “changer les choses”. Mais jusqu’où ira Constant Mutamba ?
Rica MITCH







