La question du changement de la Constitution place aujourd’hui Jean-Pierre Bemba Gombo et Vital Kamerhe devant un dilemme politique majeur. Les deux hommes, alliés incontournables de Félix Tshisekedi au sein de l’Union sacrée de la Nation, peuvent-ils encore s’opposer ouvertement à une réforme constitutionnelle qui pourrait prolonger considérablement le règne du chef de l’État ? Ou sont-ils désormais prisonniers de leurs intérêts politiques immédiats ?
La question mérite d’être posée tant les positions des deux leaders apparaissent empreintes de prudence, voire d’ambiguïté.
Deux ambitions présidentielles face à un même obstacle
Jean-Pierre Bemba et Vital Kamerhe ne sont pas de simples alliés du président. Ils demeurent chacun des leaders disposant d’un poids électoral significatif : le premier conserve une influence importante dans le Nord-Ouest du pays, tandis que le second reste une figure majeure d’une partie de l’Est de la République démocratique du Congo.
Tous deux nourrissent depuis longtemps des ambitions présidentielles. Mais si le projet porté par Félix Tshisekedi devait aboutir à une nouvelle Constitution autorisant notamment deux nouveaux mandats de sept ans, le paysage politique s’en trouverait profondément bouleversé.
Dans une telle hypothèse, le président pourrait théoriquement demeurer au pouvoir jusqu’en 2042. À cette échéance, Vital Kamerhe aurait 83 ans et Jean-Pierre Bemba 80 ans. Autrement dit, leurs perspectives d’accéder un jour à la magistrature suprême seraient pratiquement réduites à néant. «On pourra donc considérer que leur avenir politique sera définitivement dans leur dos», s’amuse un député de l’UDPS.
Leur silence relatif sur la question peut dès lors être interprété comme le reflet d’un véritable dilemme : préserver leur position actuelle au sein du pouvoir ou défendre leur avenir politique à long terme.
Le prix de l’alliance avec Tshisekedi
En rejoignant Félix Tshisekedi, Bemba et Kamerhe ont incontestablement renforcé la majorité présidentielle. Mais cette alliance semble également avoir progressivement affaibli leur contrôle sur leurs propres appareils politiques.
Plusieurs cadres issus de leurs partis apparaissent aujourd’hui davantage identifiés au chef de l’État qu’à leurs formations d’origine.
Au sein du MLC, la ministre d’État Ève Bazaiba figure parmi les personnalités les plus en vue de l’Union sacrée. À l’UNC, plusieurs responsables gouvernementaux ou institutionnels semblent désormais exercer leurs fonctions sous l’autorité politique directe du président de la République.
L’exemple de la désignation de Boji Sangara à la présidence de l’Assemblée nationale est souvent cité par les observateurs comme l’illustration d’un renforcement de l’autorité présidentielle sur les équilibres internes de la coalition, car cette nomination a été décidée sans que Vital Kamerhe n’en soit l’initiateur.
Le cas Bemba : une position rapidement corrigée
Le 4 décembre 2024, invité de Top Congo FM, Jean-Pierre Bemba avait adopté une position prudente.
« Pour l’instant, on parle de révision. Qui a parlé de changement ? », déclarait-il, semblant limiter le débat à une révision ciblée de certains articles de la Constitution, notamment sur la nationalité ou le mode d’élection des gouverneurs.
Cette prise de position avait cependant été rapidement recadrée.
Dès le lendemain, le Mouvement de Libération du Congo publiait un communiqué officiel signé par son secrétaire général réaffirmant son « soutien total à l’initiative du Président de la République visant la révision ou le changement de la Constitution ».
Ce réajustement politique apparaissait comme une volonté manifeste d’aligner le discours du parti sur celui de la majorité présidentielle et d’éviter toute contradiction publique au sein de l’Union sacrée.
L’UNC entre réserves et alignement
Le cas de Vital Kamerhe semble tout aussi révélateur.
Au plus fort du débat constitutionnel, son jeune frère, le Dr Didier Kamerhe, également cadre de l’UNC, avait publiquement exprimé des réserves importantes.
Selon lui, la Constitution de 2006 comporte certes des imperfections, mais celles-ci ne constituent nullement la priorité du pays.
Dans une déclaration particulièrement critique, il s’interrogeait :
- Les insuffisances de la Constitution empêchent-elles la récupération de Bunagana, Masisi ou Rutshuru ?
- Empêchent-elles l’instauration de l’État de droit ?
- Empêchent-elles le gouvernement de répondre aux besoins sociaux de la population ?
Sa réponse était sans ambiguïté : non.
Allant jusqu’à reprendre une formule célèbre utilisée contre les tentatives de prolongation du pouvoir sous Joseph Kabila, Didier Kamerhe avertissait que ceux qui voudraient emprunter cette voie devraient « marcher sur les cadavres de millions de Congolais ».
Pourtant, quelques mois plus tard, le 29 mai, un communiqué officiel signé par Vital Kamerhe lui-même adoptait un ton radicalement différent.
L’UNC y estimait que la Constitution actuelle était issue d’un contexte de transition post-conflit et que sa modernisation constituait désormais « une nécessité historique » afin de renforcer la souveraineté nationale, la stabilité des institutions et l’efficacité de l’État.
Le parti y réaffirmait également son soutien à la vision du président Félix Tshisekedi.
Parallèlement, le député national Michel Moto Muhima affirmait que la majorité des élus UNC soutenaient déjà le processus référendaire malgré le silence persistant de leur président sur le sujet.
Pourquoi tant de prudence ?
Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cette retenue.
Jean-Pierre Bemba occupe aujourd’hui une position stratégique au sein du pouvoir comme vice-Premier ministre. Certains observateurs estiment également que sa proximité avec le chef de l’État lui offre une véritable protection alors qu’il est cité dans certaines procédures judiciaires ouvertes en France liées au dossier Roger Lumbala, ancien chef rebelle allié au MLC et condamné mi-décembre 2025 à 30 ans de prison en France.
De son côté, Vital Kamerhe demeure l’un des principaux alliés institutionnels du président et continue d’être présenté comme un acteur susceptible d’occuper de hautes responsabilités gouvernementales.
Dans ce contexte, une opposition frontale au projet présidentiel pourrait fragiliser leur position au sein de la majorité.
Un risque de marginalisation politique ?
Mais l’équation est loin d’être sans conséquence.
En soutenant une réforme susceptible d’écarter durablement toute alternance présidentielle, Bemba comme Kamerhe pourraient prendre le risque de compromettre leurs propres ambitions et de décevoir leurs bases politiques respectives au risque de disparaître politiquement.
Ces deux dirigeants, qui furent longtemps parmi les principales figures de l’opposition congolaise, accepteront-ils de devenir de simples soldats de rang du pouvoir sans perspective personnelle ?
Ou choisiront-ils, à un moment donné, de défendre leur propre avenir politique en prenant leurs distances avec un projet qui pourrait bénéficier essentiellement à Félix Tshisekedi ?
Pour l’heure, leurs déclarations successives traduisent surtout les tensions auxquelles sont confrontés les grands alliés du chef de l’État : rester fidèles à la coalition présidentielle tout en évitant d’apparaître comme les artisans de leur propre effacement politique.
L’évolution de leur position constituera sans doute l’un des principaux indicateurs de l’avenir du débat constitutionnel en République démocratique du Congo.
Rica MITSH







