En visite officielle en Guinée, le président rwandais Paul Kagame, répondant à un journaliste sur la crise à l’Est de la RDC, a déclaré le lundi 16 juillet dernier :
«le problème de la RDC ou le problème de la région ou même le problème du Rwanda ce n’est pas le M23, le M23 est le produit de beaucoup d’autres problèmes qui n’ont pas été résolus depuis des décennies. Si vous vous rappelez, le problème du M23 existait même avant que Tshisekedi ne soit président. Il y avait un problème lié à cela en 2012 si vous suivez l’histoire vous le verrez.
«Concernant le M23 ce sont des congolais mais ont un héritage rwandais. Les frontières qui ont été tracées durant la période coloniale ont coupé notre pays en plusieurs morceaux. Une grande partie du Rwanda a été laissé à l’extérieur dans l’Est de la RDC, dans le Sud et l’ouest de l’Ouganda etc…
«Nous avons des populations dans ces parties d’autres pays autres que le Rwanda qui ont des origines rwandaises mais ce ne sont pas des Rwandais, ils sont citoyens de ces pays qui ont absorbé ces parties du Rwanda a l’époque colonial.
«C’est un fait historique.
«Vous pouvez faire des recherches et avoir plus de détails sur cela. Donc, ces problèmes sont beaucoup plus anciens que moi et beaucoup plus anciens que Tshisekedi et probablement ceux qui étaient là à l’époque ne sont plus en vie. Voilà donc l’origine du problème.
«Encore une fois, ce que je dis, ce sont des faits. Vous pouvez les vérifier».
Ces propos ont suscité une levée des boucliers en RDC où le chef de l’Etat rwandais a été globalement accusé de cultiver des velléités expansionnistes sur le territoire congolais. porte-parole du gouvernement et ministre de la Communication et des Médias, Patrick Muyaya s’est fendu d’une réaction au vitriol. “Kagame transgresse l’histoire, ses propos constituent une nouvelle provocation.
Ce qu’il ne dit pas ce qu’il est la cause de l’insécurité à l’Est, créateur du RCD, CNDP, M23. Ce qu’il ne doit jamais oublier ce que nous défendrons chaque centimètre de notre territoire“, a-t-il écrit sur son compte Twiter le lundi soir.
Député national de la ville de Kinshasa, ancien président de l’Assemblée nationale et féru d’histoire, Thomas Luhaka Losendjola a décidé de donner de la voix dans ce débat, en adressant une lettre ouverte au président rwandais. D’emblée, M. Luhaka accuse Paul Kagame d’être ‘‘victime d’un biais cognitif de perception’’. «Vous êtes convaincu que, puisque en RDC et, dans une moindre mesure, en Ouganda, il existe des populations de culture rwandophone, les territoires occupés présentement par elles devaient nécessairement faire partie de l’ancien royaume du Ruanda. Ce raisonnement est inexact et sans fondement», écrit Thomas Luhaka, promettant d’expliquer plus tard l’origine de ces populations de culture rwandophone.
Conclusion du député congolais : «s’il y a un pays qui doit se plaindre aujourd’hui d’avoir perdu des territoires, c’est bien la RDC, notre pays et non le Rwanda». Ci-après, la lettre ouverte de Thomas Luhaka à Paul Kagame.
Excellence Monsieur le Président,
Lors de votre point de presse tenu au Benin, à côté du Président Patrice TALON, vos propos, s’agissant de la crise dans la Région de Grands Lacs, ont suscité de l’émoi, de la réprobation et du ressentiment au sein de l’opinion tant congolaise qu’internationale. D’emblée, Monsieur Luhaka accuse le chef de l’Etat rwandais d’être victime d’un ‘‘victime d’un biais cognitif de perception’’.
C’est pourquoi, par la présente, je voudrai vous faire part de quelques réflexions que m’a inspirées votre analyse sur les causes des conflits récurrents dans notre sous-région.
En effet, si je vous ai très bien compris, vous affirmez que les problèmes de la Région de Grands Lacs sont dus au fait que, à l’époque coloniale, les colonialistes occidentaux auraient pris une partie du territoire du Rwanda pour l’annexer au Congo.
A ce sujet, je souhaiterais vous rappeler respectueusement l’histoire de la délimitation de la frontière entre nos deux pays, la RDC et le Rwanda ; histoire basée sur des documents qui sont encore disponibles et non sur les élucubrations de l’Abbé Alexis Kagame, cet intellectuel rwandais qui vous a certainement inspiré.
De prime abord, il me semble que, sur cette question de frontière, vous êtes victime d’un biais cognitif de perception. Vous êtes convaincu que, puisque en RDC et, dans une moindre mesure, en Ouganda, il existe des populations de culture rwandophone, les territoires occupés présentement par elles devaient nécessairement faire partie de l’ancien royaume du Ruanda.
Ce raisonnement est inexact et sans fondement parce que tous les historiens l’attestent, en particulier Jean VANSINA, qui a écrit « l’évolution du royaume du Rwanda des origines à 1900 », sur base des témoignages des premiers explorateurs de la région, qu’au 19e siècle le territoire sur lequel s’exerçait effectivement l’autorité du Mwami de Kigali (Le roi), dont vous semblez vous considérer comme le digne successeur, était plus réduit que la superficie du Rwanda actuel.
Votre raisonnement conduirait à penser, par exemple, que tous les Belges francophones sont des Français et que la France aurait le droit de réclamer les territoires qu’ils occupent en Belgique (La Wallonie).
Si le sujet de la configuration territoriale de l’ancien royaume du Ruanda vous intéresse je pourrais, monsieur le Président, mettre à votre disposition toute la documentation y afférente.
En ce qui concerne nos frontières actuelles, entre la RDC et le Rwanda, voici résumé pour vous, monsieur le Président, le processus qui a conduit à la modification des frontières tels que définie sur la carte annexée à la Convention du 08 novembre 1884 ; Convention par laquelle l’Allemagne a reconnu l’existence de l’Etat Indépendant du Congo.
Le 14 mai 1910, les représentants de la Belgique, pays colonisateur du Congo-Belge, et ceux de l’Allemagne, pays colonisateur du Ruanda-Urundi, vont signer à Bruxelles un arrangement portant sur la modification de la frontière entre le Congo et le Ruanda.
Le 11 août 1910, les autorités belges et allemandes signent une Convention qui ne fait qu’approuver et valider les contenus de l’arrangement du 14 mai 1910. Cette Convention de Bruxelles du 11 août 1910 sera approuvée au Parlement belge par la loi du 04 juin 1911 (Voir Bulletin Officiel 1911, page 683).
Les instruments de ratification de cette Convention vont être échangés entre les autorités belges et allemandes à Bruxelles le 27 juillet 1911.
Concrètement, monsieur le Président, cette Convention de Bruxelles du 11 août 1910, en permettant à l’Allemagne d’étendre le territoire de sa colonie du Ruanda jusqu’au Lac Kivu, a fait perdre au Congo, notre pays, une vaste portion de son territoire situé à l’Est de ce Lac. C’est ainsi que, à titre d’exemple, les actuelles villes de Gisenyi et de Cyangungu, qui étaient des localités congolaises, sont devenues ruandaises à partir de 1910, tel qu’il apparait sur la carte en illustration.
En effet, pour votre gouverne, considérant l’impact que cette Convention de modification de la frontière allait avoir sur la population locale, les autorités coloniales belges et allemandes vont accorder aux autochtones résidants dans la région, un moratoire de 6 mois pour opter entre le Congo et le Ruanda.
Il est donc établit clairement, monsieur le Président, que s’il y a un pays qui doit se plaindre aujourd’hui d’avoir perdu des territoires, c’est bien la RDC, notre pays et non le Rwanda.
A ce sujet, je voudrais tout de suite vous rassurer et vous apaiser, monsieur le Président, que, respectueuse des conventions internationales et du principe de « l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation », adopté par les Chefs d’Etats et des Gouvernements de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) le 21 juillet 1964 au Caire (Egypte) ; principe garantissant la stabilité et la paix en Afrique, la RDC ne vous réclamera pas la restitution de ces territoires.
Monsieur le Président ;
Revenir aujourd’hui sur la problématique des délimitations des frontières héritées de la colonisation, en violation du principe de l’intangibilité ci-haut évoqué, serait dangereux pour toute l’Afrique ; car, dans ce domaine, chaque pays a des droits, réels ou supposés, à faire valoir.
Je vous laisse imaginer le chaos généralisé qui s’en suivra ; et vous déconseille, respectueusement en tant que panafricaniste, de porter cette lourde responsabilité historique.
L’Afrique, qui se débat contre la pauvreté et le sous-développement, et qui n’arrête pas de courir derrière son unité, n’a nullement besoin de ce débat nocif.
Aussi, je voudrais vous annoncer, qu’à la suite de la présente lettre, je vous parlerais prochainement des populations rwandophones du Congo. Vous n’avez pas abordé cette question dans l’extrait d’interview que j’ai suivie ; mais votre actuel conseiller spécial en matière de sécurité, à l’époque ministre de la Défense du Rwanda, votre fidèle James KABAREBE, en avait parlé une fois, à propos des habitants du territoire congolais de Masisi. Et nous savons tous que James KABAREBE est la caisse de résonnance de vos propres idées.
J’en saisirais aussi l’occasion, dans la même lettre, pour vous faire part de la compréhension que nous congolais nous avons de votre ligne politique à l’intérieur tout comme à l’extérieur de votre pays le Rwanda ; parce que votre vision et vos actions politiques ont un impact certains dans la persistance de la crise dans la sous-région de Grands Lacs.
En conclusion, monsieur le Président, l’instabilité et l’insécurité que vous entretenez à l’Est du Congo, actuellement à travers le M23, ne fait que générer de la rancœur chez beaucoup de congolais qui se sentent humiliés par votre politique et votre idéologie expansionnistes.
L’histoire nous apprend qu’un peuple humilié finit toujours par se relever ; et le retour de la manivelle est souvent inattendu et disproportionné. Comme votre jeune frère panafricain, je vous conseille, respectueusement, d’arrêter de jouer à « la roulette russe » avec l’avenir du peuple rwandais.
Haute considération.
Fait à Kinshasa, le 19 avril 2023
Thomas LUHAKA LOSENDJOLA
Député National de la République Démocratique du Congo.







