Ancien opposant devenu Premier ministre du Sénégal, Ousmane Sonko (à g.), et Charles Mwando Nsimba, président du groupe parlementaire d’Ensemble.|Photo : Montage Finance-cd.com
Au Sénégal, une simple pique parlementaire a suffi à exposer, par contraste, la noblesse du combat politique et la médiocrité de certaines pratiques contemporaines. Lorsque Mme Aïssata Tall Sall, présidente du groupe parlementaire Takku Wallu, a insinué que le Premier ministre Ousmane Sonko fuyait l’Assemblée nationale, la réponse de ce dernier a claqué comme une gifle républicaine : il a rappelé qu’il avait siégé dans cet hémicycle seul député de son parti, face à une majorité de 127 élus, sans jamais trembler.
Cette réponse n’est pas de l’orgueil. C’est une leçon. Une leçon de courage, de constance et de dignité politique. Elle rappelle que l’opposition n’est pas une question d’arithmétique parlementaire, mais de caractère.
Ousmane Sonko : la solitude comme étendard
Ousmane Sonko n’a jamais choisi la facilité. En fondant le PASTEF en 2014, il s’inscrit d’emblée à contre-courant d’un système verrouillé. En 2016, il expose publiquement des mécanismes sophistiqués d’évasion fiscale impliquant une entreprise étrangère exploitant les ressources sénégalaises. Résultat : il est radié de la fonction publique. Mais au lieu de se taire, il persiste.
Élu député en 2017, seul contre tous, il transforme cette solitude en force politique. Il dénonce, accuse, documente. Il écrit. Solutions, puis Pétrole et gaz au Sénégal, deux ouvrages qui font vaciller le récit officiel et installent durablement le doute dans l’opinion. En 2019, il affronte Macky Sall à la présidentielle et recueille 16 % des voix. Ce n’est pas une victoire électorale, c’est une victoire morale.
Même emprisonné, même écarté du scrutin de 2024, Sonko reste le centre de gravité de la vie politique sénégalaise. C’est lui qui impose l’élection de son second, Bassirou Diomaye Faye, à la magistrature suprême. Voilà ce qu’est une opposition : un combat qui survit à la prison, aux coups et aux exclusions.
Kinshasa : le désert politique
Face à cet exemple, la situation congolaise confine au naufrage démocratique. Après le boycott des législatives de 2023 par le FCC et Lamuka, l’opposition parlementaire se résume à un seul groupe : Ensemble pour la République. Moïse Katumbi étant en exil, la responsabilité de l’opposition repose sur les épaules de ses députés, sous la conduite de Christian Mwando Nsimba.
Mais cette opposition n’existe que sur le papier. Dans les faits, elle est invisible, inaudible, fantomatique, inexistante.
Pourtant, les scandales et injustices s’accumulent à un rythme industriel. À Kinshasa, le contrôle technique automobile coûte plus cher qu’aux États-Unis. Les provinces ne reçoivent pas leurs rétrocessions. Les dignitaires de l’État s’octroient des salaires obscènes valant plusieurs fois la rétribution du président des Etats Unis pendant que les fonctionnaires cumulent des arriérés allant jusqu’à six ans. Les épouses des agents de l’Onatra ont dû se déshabiller en plein boulevard du 30 Juin pour réclamer 80 mois d’impayés. La RDC chute lourdement dans les classements internationaux de gouvernance comme le récent mécanisme MMC Scorecard des Etats Unis qui lui a fait perdre des centaines de millions de dollars d’investissements américains. La Banque centrale pratique un populisme monétaire destructeur qui ronge l’épargne nationale et assèche les recettes fiscales.
Et face à ce désastre ? Silence absolu.
Une opposition couchée
Aucune marche. Aucun sit-in. Aucun séminaire de formation. Aucun contre-projet structuré. Aucune pédagogie politique. Aucun passage dans les grandes émissions pour donner leur vision. Rien. Le néant.
Et l’acte le plus révélateur de cette vacuité politique reste le vote unanime en faveur du budget présenté par le gouvernement. Or, le budget est un acte politique majeur. Dans les démocraties parlementaires, l’opposition vote généralement contre non par obstruction, mais pour marquer un désaccord de fond, affirmer des priorités différentes et proposer une vision alternative.
Voter systématiquement le budget du pouvoir, sans amendements structurants ni position critique, revient à reconnaître implicitement l’absence de projet. Une opposition sans colonne vertébrale idéologique, sans punch, sans courage politique.
Ici, les députés dits d’opposition votent pour, révélant crûment ce qu’ils sont : des figurants sans vision, sans colonne vertébrale idéologique, sans ambition pour le pays.
Une opposition qui vote le budget sans combattre, c’est une opposition qui abdique.
Opposition de combat ou opposition de convenance ?
La comparaison avec Ousmane Sonko est cruelle, mais éclairante. Là où un homme seul a affronté une majorité écrasante, certains groupes parlementaires, pourtant dotés de moyens et de tribunes, choisissent le confort du silence.
Dès lors, une question s’impose : quand parleront-ils enfin ? Quand porteront-ils la voix de ceux qui souffrent ? Quand proposeront-ils autre chose que leur propre effacement ?
À force de mutisme, l’opinion publique finit par donner raison à Félix Tshisekedi lorsqu’il qualifiait ses adversaires d’« opposition ya nzala » et d’« opposition ya pete ». Des mots durs, mais que le silence, hélas, continue de justifier.
Aristote KAJIBWAMI







