Une vue du bureau provisoire du Sénat. A Chaque élection du bureau des chambres parlementaires, fleurissent des débats sur les origines qui nivellent la construction de la nation vers le bas. |Photo : Sénat RDC
Le 5 juin 2024, une marche est organisée à Kindu par la société civile et l’UDPS locale. «La marche d’aujourd’hui traduit en acte le soutien de la population du Maniema, en général, et celle de fédération de l’UDPS/Kindu, en particulier envers le sénateur Afani Idrissa Mangala ayant exprimé l’ambition de postuler pour la présidence du Sénat pour le compte de l’UDPS», indiquent les organisateurs. Qui renchérissent : «Nous demandons à son Excellence monsieur le président de la République Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo qui a toujours une écoute active de la base, de pouvoir faciliter cet entérinement pour qu’enfin un fils du Maniema puisse intégrer le cercle décisionnel du pouvoir». Les postes politiques doivent-ils être revendiqués au nom des origines ethniques ou provinciales des politiciens ?
La question vaut pesant de cobalt sous les tropiques congolais. Le cas du Maniema n’est un cas isolé. Le 12 juin, dans une tribune publiée dans Géopolis Magazine, on lit : «le Katanga veut aussi participer en tant qu’espace fonctionnel à la représentation constitutionnelle du pouvoir issu des dernières élections générales. Si l’espace Grand Kasaï a la Présidence de la République, le Kongo-Central la Primature et le Grand Kivu, l’Assemblée nationale, il serait de bon ton que le Grand Katanga prenne le Sénat pour un équilibre sociologique et une mobilisation de tous sur l’échiquier national».
Et c’est qui, en réalité, ce Grand Katanga ? «Le Peuple Congolais et son Président pourront dormir sur leurs lauriers car, confiants qu’ils sont confiants en la grande capacité de travail de Sama Lukonde», conclut la tribune. On a finalement compris.
Bouillabaisse arriériste
Le 20 juin, c’est au tour de Lisanga Bonganga, Omer Egwake et ‘‘la notabilité de l’Equateur’’ non autrement identifiée, de monter au créneau. Objectif : «au nom de l’équilibre linguistique et géopolitique, l’espace Bangala doit avoir un chef de corps constitué […] Il est donc normal que l’espace Ngala prenne la tête du bureau du Sénat, que la présidence du Sénat revienne à l’Équateur, les trois espèces linguistiques étant déjà représentées à la présidence de la République (Luba), l’Assemblée nationale (Swahilophone), la Primature (Ne kongo) et la Cour constitutionnelle (Luba). Par respect à l’équilibre géopolitique, l’espace Ngala exige la présidence du Sénat».
Comment, dans un pays sérieux, on peut, en plein 21ème siècle, en être à faire des revendications dans une démocratie multipartite, non pas en fonction de ses compétences et de ses idées – l’alignement politique – mais en fonction de son origine ethnique et provinciale ? Qui a divisé ce pays en espaces en fonction desquels le gâteau du pouvoir doit être partagé ? Et, même là, en quoi une personne compétente, d’ethnie Lamba du Haut Katanga, devrait être empêchée d’accéder à un poste de responsabilité au motif qu’un Rega du Sud Kivu, occupant une fonction de chef d’un corps constitué, ferait partie, comme elle, du même espace Swahilophone ? Et, last but no least, un pays sérieux qui aspire à bâtir une nation, peut-il perpétuellement se vautrer dans une telle bouillabaisse arriériste, au risque de renforcer en permanence les consciences ethno-provinciales au détriment de la conscience nationale ? Au juste, qu’est-ce qu’une nation ?
Selon l’école allemande, la nation ne peut se concevoir qu’au premier degré. Pour le philosophe et critique littéraire Johann Gottfried von Herder, la nation est fondée sur le sol et une langue commune. Renchérissant, le philosophe Johann Gottlieb Fichte, dans ses Discours à la nation allemande, insiste sur l’idée de peuple et l’importance de la communauté linguistique. Normal : l’Allemagne est une nation où la population partage des éléments primaires communs : la langue, la culture, la religion. Ce genre de nations préexiste même à l’Etat, qui n’a été unifié que par le chancelier de la Prusse, Otto von Bismarck, en 1971. Ce fut le cas de l’Italie également, unifiée par Cavour et Garibaldi dix ans plus tôt.
Préjugés qui favorisent l’inégalité
Pour sa part, l’école française est incarnée par l’historien et philosophe Ernest Renan. Dans sa célèbre conférence de 1882 intitulée “Qu’est-ce qu’une Nation ?”, il pose, comme critères de l’appartenance nationale, “le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis” par delà les différences d’origine, ethniques, raciales ou de religion. Selon une formule restée célèbre depuis lors, “l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours.” La France – pays avec de nombreuses ethnies : Normands, Bretons, Alsaciens, Basques, Savoyards, Corses, etc – est ainsi devenue le modèle de référence pour les nations multi-ethniques.
Pendant des siècles, un pouvoir monarchique fort a infusé petit à petit un sentiment national dans la masse, au point qu’aujourd’hui, le peuple français a développé un fort sentiment d’appartenance commune. Mais puisque, comme le dit Renan, la nation est un plébiscite de tous les jours, la République française veille au grain : la loi informatique et liberté interdit les statistiques ethniques, afin de pas éveiller des sentiments tribaux dans le peuple.
Etes-vous Breton, Basque, Normand, blanc, métis, asiatique, noir, chrétien, juif, musulman ou bouddhiste… ? Les questionnaires basés sur des critères «raciaux», ethniques ou religieux sont illégaux en France. Et publier ce type d’information peut vous coûter 5 ans de prison et 300 000 euros d’amende. Et pour cause : cela est contraire au principe d’égalité inscrit dans l’article premier de la Constitution, et l’état doit l’égalité à tous ces citoyens «sans distinction d’origine, de race ou de religion». Il ne peut donc les classer selon ces critères afin d’éviter les préjugés qui favorisent les inégalités.
La nation française est également fondée sur le droit du sol et la possession d’état de national français dans l’attribution de la nationalité d’origine, ainsi que la non-discrimination entre Français d’origine et citoyens naturalisés. Voyons à présent, à titre d’exemple, comment, dans un tel pays, le bureau de l’Assemblée nationale issue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet derniers a été constitué. Rappelons d’abord que la France compte actuellement 18 régions – l’équivalent de nos provinces en RDC – ainsi que sept collectivités d’outre-mer. Le bureau de l’assemblée nationale compte 22 membres : un président ; 6 vice-présidents ; 3 questeurs ; et 12 secrétaires.
Boutiquages tribalo-ethnico-provinciaux
Si c’était en RDC, les élus se mettraient très vite d’accord pour que chaque région ait un membre au bureau, et que les quatre postes restants soient répartis entre les collectivités d’outre-mer. En RDC, on appelle ça ‘‘géopolitique’’, terme qui signifie en réalité la science qui étudie la politique étrangère pour comprendre, expliquer et prédire le comportement politique international à travers les variables géographiques, et qui a été dévoyé dans ce pays pour désigner les boutiquages tribalo-ethnico-provinciaux dans la distribution des postes à des politiciens qui n’ont rien d’autre que leur origine à faire prévaloir.
Sauf que dans une démocratie civilisée, ça ne se passe pas ainsi : seule la représentativité des forces politiques compte. Ainsi, les 19 et 20 juillet derniers, l’assemblée nationale française a élu son bureau. N’étant pas en France, et ne pouvant donc pas tomber sous la loi française, nous vous livrons la composition du bureau de l’assemblée nationale en fonction des origines de tous ses membres (Voir tableau).
Composition du bureau de l’assemblée nationale française
| NOMS | FONCTION | ORIGINE |
| Mme Yaël Braun-Pivet | Présidente | Pologne |
| Mme Clémence Guetté | Vice-présidente | Nouvelle Aquitaine |
| Mme Naïma Moutchou | Vice-présidente | Maroc |
| Mme Nadège Abomangoli | Vice-présidente | Congo |
| M. Xavier Breton | Vice-présidente | Grand Est |
| M. Roland Lescure | Vice-présidente | Occitanie |
| Mme Annie Genevard | Vice-présidente | Bourgogne-Franche-Comté |
| Mme Christine Pirès Beaune | Questeure | Portugal |
| Mme Brigitte Klinkert | Questeure | Grand Est |
| Mme Michèle Tabarot | Questeure | Provence-Alpes-Côte d’Azur |
| M. Gabriel Amard | Secrétaire | Auvergne-Rhôbe-Alpes |
| Mme Farida Amrani | Secrétaire | Maroc |
| M. Inaki Echaniz | Secrétaire | Espagne |
| Mme Lise Magnier | Secrétaire | Grand Est |
| M. Christophe Naegelen | Secrétaire | Grand Est |
| M. Laurent Panifous | Secrétaire | Occitanie |
| Mme Sophie Pantel | Secrétaire | Occitanie |
| M. Stéphane Peu | Secrétaire | Nouvelle Aquitaine |
| M. Sébastien Peytavie | Secrétaire | Nouvelle Aquitaine |
| Mme Mereana Reid Arbelot | Secrétaire | Nouvelle Calédonie |
| Mme Eva Sas | Secrétaire | Pologne |
| Mme Sabrina Sebaihi | Secrétaire | Algérie |
Il ressort que, sur les 22 membres du bureau, 8 sont soit issus de l’immigration, soit d’ascendance étrangère : 2 de Pologne, 2 du Maroc, et un pour le Congo-Brazzaville, le Portugal, l’Espagne, et l’Algérie. Sur les 14 ‘‘Français de souche’’ – si l’on peut dire – seules 6 provinces et une collectivité d’outre-mer sont représentées, et de manière non égalitaires : Grand est (4), Nouvelle Aquitaine (3 membres), Occitanie (3), et un poste pour la Bourgogne-Franche-Comté, la Provence-Alpes-Côte d’Azur et l’Auvergne-Rhône-Alpes ; ainsi qu’une collectivité d’outre-mer : la Polynésie française.
Aucun français, aucun acteur politique n’aura jamais l’idée de protester contre une soi-disant exclusion de sa région du bureau de l’assemblée nationale, ni pour dénoncer la surreprésentation de certaines autres régions. Ce serait tellement arriéré que nul n’oserait s’y souscrire. Bien au contraire, un parti – le Rassemblement national l’a fait – peut protester contre son absence à certains postes clés du bureau.
Ce samedi 10 août, après la publication du ticket de l’Union sacrée pour le bureau du sénat, les sénateurs des cinq anciennes provinces issues de l’ancien Equateur se sont réunis. Dans leur déclaration, ils ont fustigé «l’absence d’un poste pour le Grand Equateur», ainsi que «la surreprésentation de certains espaces au détriment des autres sur la répartition équitable des six postes revenant à l’Union sacrée entre les six grands espaces, à savoir : le Grand Equateur, la Grande Orientale, le Grand Kasaï, le Grand katanga, le Grand Kivu, et espace Léopoldville». Un arriérisme mental à bannir de mœurs politiques congolaises. Le peuple ne se préoccupe nullement de ce que telle ethnie ou encore telle province est représentée au bureau du sénat ou de l’assemblée nationale. Son seul souci est de voir le pays être dirigé de manière efficace afin d’améliorer les conditions de vie de la population.
Belhar MBUYI
Article initialement publié dans Africa News du lundi 12 août 2024.







