Après la grande interview avec un groupe de journalistes conduit par notre excellent confrère Willy Kalengayi en décembre 2024 dans laquelle Nicolas Kazadi expliquait en détails son passage au ministère des Finances, l’ancien argentier national occupe à nouveau le terrain médiatique. Cette fois-ci l’homme revient sur le terrain de la réflexion économique. Dans une tribune publié sur le site du journal libéral français L’Opinion, il donne des pistes qui peuvent permettre à la RDC de tirer optimalement profit de ses ressources naturelles. Il faudrait pour cela, notamment, de résoudre le déficit énergétique, de se doter des infrastructures nécessaires, de développer une industrie de transformation afin de tirer une plus grande valeur ajoutée de ses produits miniers, et de former une main d’œuvre qualifiée. Une réflexion de haut vol qui ne surprend pas de la part de cet économiste austère, formé notamment à Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’école d’élite française ENA, blanchi sous le harnais à la BAD (Banque africaine de développement) et au PNUD (Programme des Nations-Unies pour le développement).
Ci-dessous la tribune de M. Nicolas Kazadi.
‘‘Il est urgent que la RD Congo tire profit de ses ressources !’’
« Pour attirer durablement les investisseurs internationaux et les bailleurs de fonds nécessaires, le pays doit aussi se remettre en question et se réformer en profondeur »
Quelle que soit la volonté exprimée par Donald Trump, la décarbonation de l’énergie est en marche. Le marché des batteries lithium-ion, estimé à 62 milliards de dollars en 2024, devrait tripler de volume d’ici à la fin de la décennie. Et les chiffres sont encore beaucoup plus importants si l’on y ajoute le marché des écrans, téléphones, satellites, de l’imagerie médicale et de l’armement. Toutes ces technologies n’existeraient pas sans les minerais de cuivre, cobalt, coltan, lithium, graphite, manganèse, germanium, terres rares…
Ces minerais ne sont pas seulement stratégiques, ils sont aussi critiques. Leur production, qui n’est pas sans risque sanitaire et environnemental, aiguise les appétits et provoque des tensions géopolitiques. Au centre de cette nouvelle économie figure la Chine, qui raffine actuellement 90 % des terres rares et produit 92 % des cellules de batteries. Non seulement ce pays est en position dominante dans l’approvisionnement de l’Occident, mais il exerce son leadership au détriment des autres zones d’extraction, Afrique en tête, et tout particulièrement la République démocratique du Congo. Cette situation ne peut plus durer.
Première réserve et premier producteur mondial de cobalt et de coltan, deuxième producteur mondial de cuivre, dont elle recèle 10 % des réserves mondiales, détenteur des plus grandes réserves inexploitées de lithium, la RDC doit désormais tirer parti de ses atouts naturels. Elle doit conclure un partenariat gagnant-gagnant avec la communauté internationale. L’exploitation illégale du coltan et de l’or a engerndré de graves exactions contre les populations, comme le viol des femmes, à l’est du pays. L’attribution du prix Nobel de la Paix au docteur Mukwege n’y a rien changé. Il était d’ailleurs improbable que la médiatisation faite autour de cette prestigieuse récompense puisse remettre en question les pratiques scandaleuses de prédateurs auxquelles se livrent les pays étrangers présents dans cette région du monde.
Révolution. De son côté, pour attirer durablement les investisseurs internationaux et les bailleurs de fonds nécessaires, la RDC doit aussi se remettre en question et se réformer en profondeur. Cette révolution intérieure doit être menée sur cinq fronts. Il convient d’abord de résoudre le déficit énergétique qui entrave la production minière. Plusieurs projets d’hydroélectricité, en plus du projet Inga visant à exploiter le potentiel hydroélectrique du fleuve Congo, pourraient fournir une solution durable : ils alimenteraient les industries locales, mais aussi les régions avoisinantes.
Il faut ensuite se doter d’infrastructures, telles que le port en eau profonde de Banana, des lignes ferroviaires et des autoroutes permettant de désenclaver les zones minières et d’activité industrielle. Troisièmement, la transparence et la stabilité juridique sont indispensables pour attirer les investisseurs. Cela passe par une lutte effective et efficace contre la corruption, une amélioration du cadre légal, et un alignement sur les normes internationales.
Autre chantier nécessaire : le développement d’une industrie de transformation locale, visant par exemple à produire 10 millions de tonnes de cuivre transformé par an d’ici à 2040. Cela permettra des créations d’emplois, une augmentation des revenus fiscaux et une amélioration des conditions de vie des populations. A cet égard, les projets communs de la RDC et de la Zambie pour produire des précurseurs de batteries tardent à trouver leur élan, malgré le soutien des Etats-Unis.
Cinquième et dernier front : la mise au point d’une planification ambitieuse et efficace des ressources humaines pour pourvoir une main-d’œuvre appropriée aux grands enjeux économiques et industriels du pays. L’ensemble de cet ambitieux programme exigera, selon moi, des investissements d’un montant de plus de 100 milliards de dollars sur dix ans.
Contreparties. Dans sa quête de contreparties avantageuses pour son développement à long terme, la RDC peut conclure ou approfondir des accords stratégiques avec des partenaires historiques. Avec les Etats-Unis et l’Union européenne notamment, qui cherchent à réduire leur dépendance à l’endroit de la Chine. Elle devra parallèlement nouer des liens plus forts avec des pays émergents — Arabie saoudite, Dmirats arabes unis, Brésil, Indonésie, Inde, Turquie — et les puissances africaines qui souhaitent participer davantage aux chaînes mondiales de valeur. En contrepartie, la RDC bénéficiera de transferts de technologies pour développer une industrie de transformation dans des conditions respectueuses des populations locales et de l’environnement.
La Chine contrôle 85% de la production minière en RDC et 50% de ses exportations. La relation créée entre la RDC et la Chine manque d’équilibre. Il est impératif de parachever les récentes renégociations de certains accords pour garantir une meilleure redistribution des bénéfices. Ainsi, mon pays doit être intéressé dans les projets industriels bâtis sur l’exportation de ses minerais, comme celui porté par le chinois CATL à Debrecen en Hongrie. Estimé à 7 milliards de dollars, celui-ci se concrétisera en 2025 par l’ouverture de la plus grande usine européenne de batteries. A court terme, par le jeu des contrats d’Offtake, qui confie la commercialisation de la part revenant à la RDC au sein de sa production minière nationale aux consortiums chinois exploitant, Kinshasa pourrait d’ores et déjà orienter les flux conformément à ses intérêts géopolitiques.
La convergence de patriotismes respectueux les uns des autres permettrait d’instaurer un cercle vertueux dans le processus d’extraction, de transformation et d’intégration des minerais au bénéfice d’un développement durable, de la stabilité géopolitique et de la paix. Le défi est immense. Il doit être relevé pour transformer un « scandale géologique » en une « chance géologique » au bénéfice de la RDC et du monde.
Nicolas KAZADI, Député national élu de Miabi (Kasaï oriental), ancien ministre des Finances de la RDC







