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Deux divas, deux peuples, un même abandon – Tshala Muana et Aïcha Koné : le prix politique du désamour communautaire

Tshala Muana (à g.) aux côtés d’Aicha Koné lors du concert du 45ème anniversaire de la carrière de la diva ivoirienne à Abidjan en août 2022.Photo : Droits tiers

Elles sont reines dans leurs styles respectifs. Tshala Muana, ambassadrice du Mutuashi congolais, et Aïcha Koné, voix d’or de la musique mandingue ivoirienne, ont marqué de leur empreinte la musique africaine. Pourtant, ces deux légendes partagent un destin douloureux, marqué par un abandon de leurs communautés d’origine, non pas pour des raisons artistiques, mais politiques.

Leurs parcours témoignent d’un phénomène cruel et trop souvent passé sous silence : le syndrome de la blessure d’abandon, lorsque l’artiste est renié par les siens à cause de ses engagements politiques. Dans des sociétés où l’ethnie et la politique sont profondément liées, sortir du rang peut coûter cher — même à celles qui ont donné fierté et rayonnement à leur peuple.

En Afrique noire, faire une musique du terroir, c’est avant tout parler à son peuple. Le succès d’un artiste enraciné dans une tradition musicale locale — qu’il s’agisse du Mutuashi pour Tshala Muana, ou du Mandingue pour Aicha Koné — repose d’abord sur l’adhésion de sa propre communauté : les frères et sœurs de sang, de langue, de culture. Ce premier cercle est essentiel. Ce sont eux qui portent, défendent, célèbrent et diffusent la musique à travers les marchés, les cérémonies, les radios locales.

Ce n’est qu’après avoir conquis cette base identitaire que l’artiste peut élargir son rayonnement, toucher d’autres régions, traverser les frontières, séduire le monde. Mais si ce socle d’origine se dérobe — souvent pour des raisons politiques ou identitaires — alors l’artiste perd son ancrage, sa légitimité, et se retrouve comme un arbre déraciné. Sans ses siens, même le plus grand talent devient inaudible.

Tshala Muana, la “Mamu Nationale”, était une icône du Kasaï. Porte-voix du Mutuashi, ce style dansant typique du peuple luba, elle a enchanté le continent pendant des décennies. Mais son engagement sans faille pour le PPRD, parti de l’ex-président Joseph Kabila, a fini par l’éloigner de siens. Dans un Kasaï largement acquis à l’UDPS du président Félix Tshisekedi, toute dissidence politique est mal vue. Un Muluba qui soutient un camp adverse est vite étiqueté traître. Tshala Muana l’a vécu de plein fouet : boycottée, délaissée, puis enterrée sans les hommages mérités, comme si son legs culturel et artistique s’était soudainement évaporé. Elle est morte dans l’oubli de ceux qu’elle avait pourtant tant honorés à travers sa musique.

Aïcha Koné, elle, vit encore cette fracture. Originaire du Nord ivoirien — un bastion du RHDP, le parti du président Alassane Ouattara — la diva mandingue n’a jamais caché sa proximité avec l’ancien président Laurent Gbagbo, son cousin du côté maternel. Ce positionnement politique l’a coupée de sa base naturelle, les populations dioula, qui, bien que fières de sa musique, lui tournent désormais le dos. Son engagement est perçu comme une trahison dans un climat politique polarisé. Résultat : une marginalisation sourde, une invisibilisation progressive, comme si sa voix, pourtant si emblématique, ne résonnait plus dans le cœur des siens.

Ces deux trajectoires illustrent un mal profond : la politisation du lien communautaire, au point d’effacer l’œuvre et le mérite au profit de la loyauté politique. Tshala Muana et Aïcha Koné n’ont pas simplement perdu du public ; elles ont été reniées par leur propre peuple, condamnées à l’oubli par le simple fait d’avoir cru pouvoir chanter et militer librement.

Leur histoire pose une question fondamentale : jusqu’où une société peut-elle aller dans le rejet de ses figures culturelles au nom des clivages politiques ? Et surtout, que reste-t-il de l’héritage artistique lorsqu’il est abandonné par ceux qui auraient dû en être les premiers gardiens ?

Aristote KAJIBWAMI