Alors que le débat sur une éventuelle révision de la Constitution de 2006 est souvent réduit à la question du troisième mandat présidentiel, Léon Engulu III invite à déplacer le regard vers ce qu’il considère comme le véritable enjeu : la cohérence même de l’État congolais. Philosophe, analyste politique et spécialiste des mécanismes d’interprétation des textes, il estime que plusieurs ambiguïtés contenues dans les premiers articles de la Constitution alimentent depuis deux décennies les tensions institutionnelles, les conflits de compétences et les fragilités de la souveraineté nationale.
Dans cet entretien accordé à Pélage Dekat pour Radio Ingeta TV, il développe une lecture textuelle, sémiotique et herméneutique du texte constitutionnel, mettant en lumière ce qu’il qualifie de « contradictions organiques » entre l’affirmation d’un État unitaire et les mécanismes de décentralisation mis en place en 2006. Pour lui, toute réforme constitutionnelle sérieuse doit être précédée d’un travail de clarification sur la nature de l’État congolais et sur le statut des provinces.
À l’heure où l’Est du pays demeure confronté à l’occupation de certaines portions du territoire national et où les discussions sur l’avenir institutionnel de la RDC se multiplient, Léon Engulu III appelle à suspendre toute initiative de révision ou de référendum constitutionnel. Il propose à la place la convocation d’Assises Nationales pour la Souveraineté (ANS), un cadre exclusivement congolais destiné à renforcer l’unité nationale, consolider le pacte républicain et définir les fondements d’une stratégie collective de défense de l’intégrité territoriale. Selon lui, la reconquête de la souveraineté doit précéder toute refonte du contrat constitutionnel.
Dans cette interview, il expose les fondements de cette proposition, sa vision du « dépassement civique » du mandat présidentiel en période de guerre, ainsi que sa conviction que la RDC doit d’abord résoudre la question de sa souveraineté avant d’ouvrir celle de la révision de sa Constitution. Ci-après l’intégralité de cette interview.
L’APPEL DE LEON ENGULU III POUR DES ASSISES NATIONALES POUR LA SOUVERAINETE
Entretien avec Pélage Dekat, 15 juin 2026, pour Radio IngetaTV
Pélage Dekat
Nous recevons Léon Engulu III, Philosophe, ingénieur agronome titulaire de deux brevets d’invention, scénariste, analyste politique, spécialiste des Relations internationales et de la Région des Grands Lacs. Léon Engulu III est spécialiste de la philosophie du langage et de l’esprit, de la structure des représentations et des mécanismes interprétatifs. Il est une figure très connue de la vie politique. Il a été Secrétaire Technique des Rencontres de Préparation du Dialogue Inter-congolais à Bruxelles, sous l’égide CIPDD de Montréal, avec l’appui de la Communauté Sant’Egidio en 1999, ainsi que Directeur de la Résistance Patriotique Zaïroise de 1996 à 2001. Il a également été Coordonnateur intérimaire du Mécanisme National de Suivi de l’Accord-Cadre d’Addis-Abeba, chargé de la préparation et du suivi des réformes en RDC, et intervient régulièrement dans le débat politique. Léon Engulu III est Porte-parole des Notables de Kinshasa et de l’Association des Enfants des Pionniers de l’Indépendance du Congo.
Eh bien, Léon Engulu III, alors que le débat public sur la Constitution de 2006 se focalise essentiellement sur les enjeux de pouvoir et de mandats, vous avez choisi d’adopter une posture différente. Pourriez-vous nous en dire plus ?
Léon Engulu III
Merci. En effet, le débat actuel est saturé par une seule question : qui va bénéficier ou non d’un troisième mandat ? Or, cette question est secondaire. Elle vient après. Ce qui devrait nous préoccuper d’abord, c’est la nature même de l’État que la Constitution décrit. Ma posture est simple : avant de se demander s’il faut réviser la Constitution, il faut d’abord la lire. Non pas la lire comme un technicien du droit qui cherche à savoir si tel article est conforme à tel autre. Mais la lire comme on lit un texte fondateur, en traquant les omissions, les contradictions et les présupposés cachés. Ce que j’ai découvert en examinant les quatre premiers articles, c’est que notre Constitution est imparfaite dans sa rédaction et structurellement instable. Elle contient des contradictions qui sont organiques. Et ces contradictions produisent des effets réels sur le terrain, dans la gestion du pays et dans les crises que nous traversons. C’est pourquoi j’ai choisi de ne pas entrer dans le débat politicien. Je veux montrer que la faille n’est pas d’abord dans l’application. Elle est dans le texte lui-même.
Pélage Dekat
Vous êtes un spécialiste de l’analyse des représentations, pourriez-vous nous en dire plus sur votre méthode d’analyse du droit constitutionnel congolais ?
Léon Engulu III
Volontiers. Toute production de l’esprit est une représentation, en littérature et dans tout type de textes ou dans les arts comme le théâtre, le cinéma ou la publicité. J’emploie trois approches complémentaires. D’abord l’analyse structurale. Je regarde la composition du texte, c’est-à-dire ce qui est dit, mais surtout ce qui n’est pas dit, ce qui est absent, ce qui est évoqué puis abandonné. Par exemple, pourquoi le mot « décentralisé » est-il absent de l’article 1, alors qu’il apparaît plus tard ? Cette absence révèle une hésitation fondamentale du constituant. Ma deuxième approche est celle de l’analyse sémiotique. Je m’intéresse aux signes, aux catégories que le texte utilise. Par exemple, l’article 3 énumère ce qu’il appelle les « entités territoriales décentralisées » : la ville, la commune, le secteur, la chefferie. Les provinces sont mentionnées au début du même article… mais elles disparaissent de l’énumération. C’est une exclusion performative puisqu’on parle des provinces, mais on ne leur donne pas le statut qu’on accorde aux autres entités. Enfin j’utilise l’analyse herméneutique. C’est l’art de l’interprétation. Je me demande dans quel contexte ce texte a-t-il été écrit ? Pourquoi telle contradiction a-t-elle été acceptée ? Quels étaient les compromis politiques de l’époque ? Cette approche nous évite de traiter la Constitution comme un texte tombé du ciel. Elle nous rappelle qu’elle est le produit d’une négociation, avec ses urgences et ses angles morts. Voilà ma méthode. Elle n’est pas habituelle dans le débat public congolais. Mais elle est indispensable si l’on veut comprendre pourquoi notre État semble toujours hésiter entre centralisation et décentralisation.
Pélage Dekat
Pour notre rencontre d’aujourd’hui, vous avez concentré votre examen sur les quatre premiers articles de la Constitution. Que nous révèle, selon vous, une lecture croisée de ces articles sur la nature même de l’État que les constituants ont voulu bâtir en 2006 ?
Léon Engulu III
Excellente question. Les quatre premiers articles sont comme la porte d’entrée d’un édifice. Ils devraient poser les fondations claires de ce qu’est l’État congolais. L’article 1 nous dit : « La République Démocratique du Congo est un État de droit, indépendant, souverain, uni et indivisible, social, démocratique et laïc. » C’est une affirmation très forte. L’unité est absolue. Il n’y a pas de place pour la division. Mais voilà : l’article 1 ne dit rien de la décentralisation. Le mot est absent. On a donc, d’entrée de jeu, un principe d’unité totale. Puis vient l’article 2. Il nous dit que la RDC est composée de la ville de Kinshasa et de vingt-cinq provinces dotées de la personnalité juridique. On découvre soudain que l’État n’est pas un bloc monolithique, mais une composition d’entités. L’article 3 ajoute une couche de complexité : « Les provinces et les entités territoriales décentralisées sont dotées de la personnalité juridique. Ces ETD sont : la ville, la commune, le secteur et la chefferie. » L’article 4, enfin, nous dit que les limites des provinces peuvent être modifiées par une simple loi organique, et que la création de nouvelles provinces suit les mêmes règles. Ce que révèle cette lecture croisée, c’est une hésitation fondamentale. Le constituant voulait un État uni. Mais il a aussi voulu, sous la pression des négociations de paix, des provinces fortes. Résultat, le texte ne sait pas s’il est unitaire, décentralisé ou fédéral. Il est les trois à la fois. Et cette indétermination est la source de nombreuses tensions institutionnelles.
Pélage Dekat
Un point central de votre démonstration porte sur la définition des provinces et leur distinction, ou leur confusion, avec les Entités Territoriales Décentralisées. Quelle est votre approche textuelle, sémiotique et herméneutique ?
Léon Engulu III
Prenons l’article 3. Il dit : « Les provinces et les entités territoriales décentralisées sont dotées de la personnalité juridique. » En apparence, les provinces et les ETD sont mises sur le même plan. On pourrait croire que les provinces sont aussi des ETD. Mais la phrase suivante dit : « Ces ETD sont : la ville, la commune, le secteur et la chefferie ». Les provinces ne figurent pas dans la liste. Or dans la constitution française qui est le modèle de référence de la nôtre pour notre régime semi-présidentiel, la Région, qui est son équivalent fonctionnel, est énumérée dans les collectivités territoriales. Que se passe-t-il ici ? C’est ce que j’appelle une exclusion par énumération. Le texte mentionne les provinces, les inclut dans la première phrase, puis les exclut silencieusement dans la seconde. Du point de vue sémiotique, on a un signifiant « province » mais aucun signifié clair. La province a la personnalité juridique, mais elle n’est pas une ETD. Elle est donc dans un tiers-état constitutionnel. Elle n’est ni une circonscription administrative, ni une véritable collectivité territoriale autonome, que nous appelons entités territoriales en RDC. Du point de vue herméneutique, cette contradiction s’explique par le contexte de rédaction. Les négociateurs voulaient à la fois satisfaire les fédéralistes qui voulaient des provinces fortes, et rassurer les unitaristes qui craignaient l’éclatement du pays. Alors ils ont créé un compromis boiteux ; les provinces reçoivent la personnalité juridique, mais elles n’ont pas le régime juridique complet qui permettrait une véritable autonomie. Résultat, nos provinces sont des presque-États. Elles ont assez de prérogatives pour revendiquer l’autonomie, mais pas assez pour fonctionner correctement. C’est l’origine de nombreux conflits entre Kinshasa et les provinces.
Pélage Dekat
Donc vous pointez une contradiction entre la proclamation de l’unité de l’État à l’article 1 et la mécanique centrifuge que vous venez d’identifier dans l’article 4. Il y a donc deux logiques qui coexistent ? Dites-nous-en plus.
Léon Engulu III
Exactement. L’article 4 est en apparence un article technique : « Les limites des provinces sont fixées par une loi organique. La création des provinces s’effectue conformément aux modalités fixées par une loi organique. » En apparence, rien de choquant. Mais regardons de plus près. Cet article permet de créer de nouvelles provinces ou de modifier leurs limites par une simple loi organique. Pas besoin d’une révision constitutionnelle. Pourquoi est-ce un problème ? Parce que, dans un État unitaire comme le nôtre, modifier la carte territoriale est un acte politique majeur, qui engage l’intégrité du pays. Or, ici, cet acte est livré à la majorité parlementaire du moment. Imaginez que demain, une coalition politique décide de découper une province en trois, pour des raisons électorales ou pour récompenser des alliés locaux. La Constitution le permet. Et ce, sans que le peuple soit consulté, sans que l’équilibre général de l’État soit protégé. C’est ce que j’appelle une mécanique centrifuge planifiée, ou simplement du séparatisme planifié. L’article 4, combiné à l’absence de statut clair des provinces, ouvre la porte à une fragmentation lente mais incontrôlée de l’État. On proclame l’unité à l’article 1, mais on installe une machine à diviser à l’article 4. C’est une contradiction explosive. Et elle n’est pas théorique. Elle a des conséquences concrètes sur la stabilité du pays.
Pélage Dekat
Vous venez de nous édifier avec une analyse textuelle peu commune, quasiment inconnue en Afrique. Les ambiguïtés textuelles que vous avez relevées ont-elles, selon vous, une traduction réelle dans les crises que nous traversons ? Est-ce que le flou constitutionnel que vous dénoncez est un facteur aggravant de la fragilité de notre souveraineté ?
Léon Engulu III
Absolument. Ces ambiguïtés ne sont pas des curiosités académiques. Elles produisent des effets très réels. Le premier effet est celui de l’insécurité juridique permanente. Les provinces ne savent jamais vraiment ce qu’elles ont le droit de faire. Certains gouverneurs pensent qu’ils peuvent tout gérer localement, d’autres qu’ils doivent tout demander à Kinshasa. Cette indétermination génère des conflits de compétence constants, qui paralysent l’action publique. Un deuxième effet est celui de la captation des ressources. L’article 206, que je n’ai pas encore cité, car je me limite pour l’heure aux quatre premiers articles, permet aux provinces de conclure des accords de coopération avec des collectivités étrangères. Dans un État unitaire normal, cette prérogative est réservée au gouvernement central. Ici, elle est partagée. Et qui en profite ? Parfois, des acteurs économiques ou politiques locaux qui pourraient être tentés de conclure des accords miniers ou fonciers sans contrôle de Kinshasa. Parfois, des puissances étrangères qui contournent l’État central pour négocier directement avec une province riche en ressources. Cela fragilise notre souveraineté nationale. Le troisième effet est le risque séparatiste. Le flou constitutionnel est un terrain fertile pour les revendications identitaires. Une province qui veut faire sécession peut toujours invoquer l’ambiguïté de son statut. Elle peut dire : « La Constitution me reconnaît la personnalité juridique, elle me permet de traiter directement avec l’étranger, donc je suis un quasi-État. » Ce n’est pas une hypothèse d’école. Quand le texte ne dit pas clairement ce qu’est une province, chaque acteur politique peut l’interpréter à son avantage. Et c’est ainsi que l’unité nationale s’effrite.
Pélage Dekat
Vous êtes un spécialiste reconnu des réformes. Avant de préparer les réformes nationales au Mécanisme National de Suivi à partir de 2013, vous avez été en 2007-2008, conseiller pour les réformes au ministère de la Communication et des Médias et vous avez travaillé aux côtés d’Émile Bongeli à la libéralisation du secteur des médias. Vous êtes également agrégé en Information et Communication, Écriture, Littérature, Cinéma et Télévision, major de promotion de l’Université Libre de Bruxelles en Faculté de Philosophie. Nous sommes à une période charnière où l’idée d’une révision constitutionnelle fait son chemin. En tant qu’expert en conduite des réformes, ayant disséqué ces premiers articles, quelle est votre position sur l’opportunité d’une telle réforme dans le contexte sécuritaire et politique actuel ?
Léon Engulu III
Merci pour ce rappel. Oui, j’ai travaillé sur les réformes, notamment la libéralisation du secteur des médias. Cela m’a appris une chose : une réforme ne se décrète pas. Elle se prépare, elle se contextualise, elle se séquence. Ma position est claire : je ne suis ni pour une révision précipitée, ni pour le statu quo. Pourquoi pas de révision précipitée ? Parce que nous sommes en situation de guerre. Une partie de notre territoire est occupée. La souveraineté nationale est contestée, la représentation nationale est amputée de 15 millions de voix dans les régions occupées par l’agression rwandaise et ses supplétifs AFC/M23. Le président de la République lui-même a indiqué clairement que les élections prévues en 2028 ne pourront pas se tenir dans ces conditions. Ouvrir un débat constitutionnel dans ce contexte, à la suite de l’adoption d’une loi pour la tenue d’un référendum, c’est prendre le risque de diviser davantage le pays, de créer des tensions supplémentaires, et de donner des arguments à ceux qui veulent affaiblir l’État central. Pourquoi pas de statu quo non plus ? Parce que les contradictions que j’ai décrites restent. Elles ne disparaîtront pas par magie. Chaque jour qui passe, elles continuent de fragiliser nos institutions et de nourrir les conflits. Ma proposition est donc la suivante : diagnostiquer d’abord, réformer ensuite. Aujourd’hui, la priorité absolue, c’est la sécurité, la reconquête du territoire national et la consolidation de l’unité. Mais en parallèle, il faut préparer sereinement la réflexion de fond. Il faut créer une commission pluraliste, associant juristes, philosophes, historiens, sociologues, qui aura pour mission de clarifier la nature de l’État que nous voulons. Je suis disponible pour apporter ma modeste contribution analytique, mon domaine de recherche est peu courant en RDC. Quand la paix sera revenue, et elle reviendra, nous aurons alors les outils intellectuels pour engager une réforme constitutionnelle cohérente, et non pas improvisée sous la pression des urgences du moment.
Pélage Dekat
Si les décideurs politiques devaient vous écouter aujourd’hui, quel serait, selon vous, le chantier prioritaire à ouvrir avant de songer à modifier une virgule de ce texte ?
Léon Engulu III
La définition de l’Etat doit être clarifiée. Vous verrez que les premiers articles des constitutions dignes de son nom, voire parfois dans leurs préambules, définissent de manière univoque la forme de l’Etat. Dans la constitution de 2006 la province est définie de manière équivoque, et il y a plusieurs problèmes textuels, sémiotiques et herméneutiques dans de nombreux articles. La clarification du statut ontologique de la province s’impose ; est-elle une circonscription administrative, une collectivité territoriale autonome, ou un échelon intermédiaire hybride, un quasi-Etat ? La révision d’une constitution ne peut être confiée aux seuls juristes. Il faut convoquer des philosophes pour penser la nature de l’État, des politologues pour son fonctionnement, des historiens pour comprendre pourquoi nous en sommes là, de sociologues pour mesurer l’impact sur le terrain. C’est ce que j’appelle une approche pluraliste des réformes. Il faut rompre avec le monopole du regard juridique. Car le droit est nécessaire, mais il ne suffit pas. Il doit être nourri par d’autres disciplines si l’on veut éviter de reproduire les mêmes erreurs condensées dans notre constitution prise comme le texte d’une représentation collective. Donc, avant de modifier une virgule, ouvrons ce chantier de clarification. Organisons des états généraux de la décentralisation. Produisons un Livre blanc sur l’architecture territoriale de la RDC. Et ensuite, seulement ensuite, nous serons en mesure d’engager la révision.
Pélage Dekat
Léon Engulu, vous venez de démontrer que notre Constitution, dans ses quatre premiers articles, porte en elle les germes de nos crises. Pourtant, l’actualité immédiate est brûlante : une partie de l’opinion appelle le Président Tshisekedi à rester au-delà de 2028 pour achever la reconquête de l’Est, en s’appuyant sur les articles 69 et 70. D’autres l’accusent de préparer un troisième mandat et de vouloir s’éterniser au pouvoir. Que pensez-vous de ce débat ? Et surtout, que proposez-vous concrètement pour sortir de l’impasse, compte tenu de l’agression que nous subissons ?
Léon Engulu III
Merci pour cette question. Elle touche au cœur du dilemme congolais actuel.
Premièrement, je suis favorable à un « dépassement civique » du mandat présidentiel au regard des articles 69 et 70 de notre constitution. La souveraineté et l’intégrité du territoire sont primordiales. L’article 70 dit que le mandat présidentiel est de cinq ans, renouvelable une seule fois. C’est un principe fondamental de notre démocratie. L’article 69, quant à lui, définit la mission du Président : il est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et de la continuité de l’État. Je me suis largement prononcé sur le fait qu’en temps de guerre, ou d’occupation significative de portions du territoire national, la mission présidentielle fixée par l’article 69 prime sur la durée du mandat. On le voit d’ailleurs en Ukraine, amputée d’une partie de son territoire suite à l’agression de la Russie. On ne peut pas convoquer le peuple pour des élections ou un référendum alors que quinze millions de nos compatriotes de l’Est sont sous occupation ou déplacés. Les priver de leur droit de vote poserait un problème fondamental de représentativité politique. Et je rappelle que le Président lui-même a évoqué l’impossibilité d’organiser des élections dans ces conditions. Mais attention, cette position, que je soutiens résolument, doit être bien encadrée, pour ne pas ouvrir la voie à ce que j’appelle un « dépassement autoritaire ». Tous les moyens doivent être mobilisés effectivement pour restaurer l’intégrité de l’Etat et sa pleine souveraineté.
Ensuite, la tenue d’un référendum dans les conditions actuelles serait une erreur peut être fatale pour la nation congolaise. C’est pourquoi je me suis publiquement opposé à l’idée d’organiser un référendum constitutionnel dans le contexte actuel. Exclure quinze millions de nos compatriotes de l’Est du vote, car le référendum est un vote, c’est créer les conditions d’une crise de légitimité insurmontable. C’est aussi offrir un argument en or à l’agression, qui pourrait tenter de mobiliser les population locales sur le thème de l’exclusion. Non, la priorité nationale absolue reste la reconquête du territoire, la restauration de la paix et l’unité nationale. J’ai d’ailleurs fait circuler sur les réseaux sociaux les slogans « Un peuple, un territoire, un avenir » et « La RDC n’est pas à vendre. La RDC se défend. La RDC se construit. » Ces mots sont justes. Mais pour les incarner, il faut d’abord libérer le territoire, pas diviser le peuple.
Enfin, je formule une proposition concrète, déjà transmise aux plus hauts décideurs, la tenue des Assises Nationales pour la Souveraineté (ANS). Alors, que faire ? Ni dialogue avec les agresseurs, ni immobilisme. Je propose une troisième voie, celle d’un contre-feu institutionnel, l’organisation des Assises Nationales pour la Souveraineté. Ce concept, que j’ai élaboré avec mon ainé Jean-Marie Elesse, politologue et spécialiste des Relations internationales est simple mais ambitieux. Il s’agit de passer d’un dialogue de partage de pouvoir à une mobilisation de survie. Face aux pressions internationales pour un dialogue avec l’AFC/M23, qui n’est qu’une vitrine de l’agression rwandaise, le Chef de l’État doit opposer ce cadre unique et légitime. Il s’agit concrètement de ne pas négocier un partage du gâteau avec des personnes condamnées et sanctionnées au plan international, mais renforcer le contrat social entre le Chef de l’État et le Peuple pour la défense de l’intégrité territoriale et la réaffirmation de la pleine souveraineté nationale. Les ANS diraient non définitivement à tout mixage ou brassage avec des rebelles. Les participants seraient exclusivement les forces vives congolaises, société civile, chefs coutumiers, confessions religieuses, partis politiques, institutions. Les agresseurs et leurs supplétifs de l’AFC/M23 en seraient naturellement exclus. Le résultat attendu serait un Pacte d’Intangibilité et de Souveraineté qui scellerait plusieurs principes fondamentaux. D’abord, une clause d’exclusion définitive : toute personne ayant pris les armes contre la République ou servi une puissance étrangère agresseur serait déclarée inéligible à vie à toute fonction publique ou militaire. Ceci mettrait un terme à la valse des traîtres. Ensuite, la sacralisation des frontières et la réaffirmation que nos frontières héritées de 1960 sont inaliénables. Toute occupation territoriale serait un crime de haute trahison. Enfin, le Fonds de Souveraineté doit engager toutes les provinces non touchées par la guerre à contribuer à un fonds pour la reconstruction de l’Est et le réarmement de nos FARDC. L’ANS se prononcerait en outre sur les actions à mener pour la libération des provinces de l’Est, la tenue d’un référendum après cette libération, et la révision de la Constitution ensuite.
Les ANS sont la solution car ce sera le Peuple Congolais, réuni en Assises, qui scellera le refus de toute compromission avec l’agresseur. Elles isolent l’AFC/M23, supplétive de l’agresseur réel, avec qui chaque congolais s’interdira de négocier. Les ANS vont transformer la frustration en énergie ; elles canaliseront la colère et le désir de changement vers un projet national de résistance et de libération, et non vers des divisions internes.
Alors, oui, le Président Félix Tshisekedi a une mission, une grande mission. Mais le dépassement civique pour cause d’agression ne doit pas se confondre avec le dépassement autoritaire de son mandat. Les ANS lui donneront le soutien nécessaire pour accomplir sa mission de libération du territoire et de restauration de la paix. Pour le reste, la sagesse politique consiste à préparer l’après, à renforcer l’État, et à ne pas tomber dans le piège que nous tendent à la fois les agresseurs extérieurs et les courtisans aveugles.
Pélage Dekat
Pour conclure, si vous deviez résumer en une phrase le danger qu’il y a à ignorer la structure interne de notre Constitution, quelle serait-elle ?
Léon Engulu III
Le danger, c’est que notre Constitution, faute d’avoir été rigoureusement pensée, devient elle-même un facteur de fragmentation. Nous avons un texte qui proclame l’unité à voix haute, mais qui installe, en silence, dans ses articles 2, 3, 4 et 206, les germes d’un éclatement. Ignorer cette structure interne, et je ne me suis limité qu’à quelques articles, c’est se condamner à gérer les crises les unes après les autres, sans jamais s’attaquer à la racine du mal. La vraie réforme constitutionnelle ne consiste pas à ajouter ou retirer des mandats mais à refonder la cohérence de notre pacte républicain. Et pour cela, il faut d’abord avoir le courage de lire le texte que nous avons, vraiment le lire, avant de décider de l’écrire à nouveau.
Pélage Dekat
Un dernier mot, un appel peut-être ?
Léon Engulu III
Oui. Le temps des réformes constitutionnelles viendra, mais uniquement lorsque le territoire national sera entièrement libéré. Aujourd’hui, la priorité est la guerre, la survie et l’unité nationale. Ne jouons pas avec le feu. Souvenons-nous des leçons de l’histoire africaine, Blaise Compaoré, Zine el-Abidine Ben Ali et d’autres ont chèrement payé leur aveuglement. « La RDC n’est pas à vendre. La RDC se défend. La RDC se construit. » Et elle se construira d’abord sur la base de notre souveraineté reconquise. C’est pourquoi j’appelle solennellement le Chef de l’État et toutes les forces vives de la Nation à se saisir de cette proposition des Assises Nationales pour la Souveraineté. C’est la voie de la raison, de la dignité et de l’unité pour une nation intègre et souveraine.
Pélage Dekat
Merci, Léon Engulu III, pour cette analyse aussi rigoureuse que lucide. Nous suivrons avec attention la suite de vos propositions.
Léon Engulu III
Je vous remercie, Debout Congolais, unis par le sort.







