C’est une vieille vidéo de Pascal Tabu Ley Rochereau, décédé en 2013, lors d’un spectacle à Paris, en France, quelques mois avant sa mort. Alors qu’il exécute un de ses tubes à succès, Sorozo, sorti en 1977, une belle dame monte sur le podium et enlace fortement l’icône de la musique congolaise, avant de se mettre à danser avec lui. Visiblement ému, Tabu Ley finit par la présenter au public : «C’est elle Sorozo que j’ai chantée, cela fait plus de 20 ans que je ne la vois plus». Avant d’informer le public sur sa nationalité : «elle est rwandaise», déclare-t-il à l’assistance qui applaudit frénétiquement. La dame est heureuse, elle sourit, fait des révérences, et continue de danser avec le chanteur…
Mais ça, c’était pendant la période de l’immédiat après-transition. Aujourd’hui, les années se sont écoulées. Honoré Ngbanda et tous ses suivants sont passés par là, prêchant la haine à coups redoublés contre le Rwanda et, particulièrement, sa composante Tutsi, groupe d’appartenance du président actuel du pays des mille collines, M. Paul Kagame, coupable de les avoir chassés du pouvoir en 1997. Depuis lors, certains ngbandistes installés en Europe comme Boketshu et Christian Bola, ou encore des personnes résidant au pays comme certains membres du mouvement citoyen Lutte pour le changement – LUCHA – ou des politiciens comme Gabriel Mokya et Bitakwira, lancent des appels au meurtre ou appellent carrément à l’extermination des Tutsi, sans que cela n’émeuve ni la justice, ni les dirigeants politiques du pays.
Et la guerre des rebelles du M23 soutenus par le Rwanda est venu empirer une situation déjà sulfureuse. En période de crise, la raison déserte les cervelles. La majorité a plongé tête baissée dans la haine, apmplifiant le déni de la nationalité congolaise de leurs propres compatriotes Tutsi, lorsqu’elle ne les traite pas d’infiltrés rwandais.
Des murs et des ponts
La bêtise n’a plus de limite : un politicien d’importance, Adolphe Muzito, ancien Premier ministre du Congo, rêve carrément de construire un mur entre la RDC et le Rwanda, au beau milieu du lac Kivu, sans se gêner le moins du monde du burlesque d’une pareille proposition. C’est dire jusqu’où peut bien mener la haine. Sur les réseaux sociaux, la vidéo de Tabu Ley et Sorozo revêt donc toute sa portée. A ceux qui estiment que les Congolais ne devraient ni aimer ni chanter leurs voisins, répondent ceux qui tiennent coûte que coûte à maintenir des ponts entre les deux peuples, et en jeter des nouveaux chaque fois que l’occasion se présente.
A l’image du jeune chanteur Innocent Balume, qui, pour avoir développé une vision de fraternité entre les peuples congolais et rwandais, s’est vu couvert d’insultes de toutes sortes par une foule d’extrémistes survoltés. Dans un groupe Facebook des ressortissants d’un espace régional que nous ne citerons pas, l’on a ainsi vu des gens, excités et hargneux comme s’ils étaient branchés au courant électrique, qui n’ont jamais mis le pied au Kivu, et ne connaissent rien à l’Est du pays – le genre qui à l’évocation de Luberizi croient volontiers qu’il s’agit d’une marque de véhicules italienne -, se permettre de traiter de rwandais ce jeune chanteur d’ethnie Hunde de Masisi !
Face à ces extrémistes, les modérés ont su faire face dans plusieurs forums Whatsapp. Ces derniers rappelant que la musique congolaise est pleine d’exemples de compénétrations entre les peuples de la région des Grands lacs africains, compénétrations qui peuvent toujours servir de ponts le moment venu pour la restauration de la nécessaire fraternité dans la région.
La belle phrase de Tabu Ley
Il y a d’abord des musiciens qui, chacun à sa manière, ont contribué à l’évolution de la musique congolaise, et qui portent en eux le sang de plusieurs pays et peuples de la région. On cite ainsi Joseph Mpoyi Kanyinda alias Djo Mpoyi, chanteur de grand talent ayant marqué l’histoire du Tout Puissant OK Jazz, né d’un père Tutsi burundais et d’une mère congolaise Luba du Kasaï. Mais aussi Lokwa Kanza, ancien de l’orchestre Les Redoutables d’Abeti Massikini et auteur d’une musique douce et mélancolique installé à Paris, né d’un père originaire de l’Equateur et d’une mère Tutsi du Rwannda. Ou encore l’ancien chanteur du Quartier latin de Koffi Olomide, Jean Dominique Eric Ezenge Sendanyoye, dit Eric Tutsi, fils d’un officier des Forces armées zaïroises ressortissant de l’ethnie Ngombe de l’Equateur et d’une mère Tutsi du Rwanda. Sa chanson ‘‘Dulcinée’’ figure parmi les plus belles réussites du Quartier latin.
Mais il y a aussi toutes ces personnes, épouses, compagnes, amis et amies chantées pendant des années dans des chansons qui font partie de la mémoire collective congolaise. Ainsi, outre Sorozo de Tabu Ley, on peut citer André Bimi Ombale, emblématique chanteur de l’éternel Zaïko Langa Langa qui, dans le cadre d’un orchestre de circonstance rassemblant les anciens de Zaïko et nommé Clan Langa Langa, avait composé la chanson intitulée ‘‘Mimi la rwandaise’’ :
‘‘Y’oleka nga nalula Mimi eee
Naluli yo na bolingo ya solo
Y’odenda, nga na trouble rwandaise’’.
(Passes la route que je t’admire Mimi
Je t’aime d’un amour sincère
Tes déhanchements me laissent dans le trouble, rwandaise).
On peut aussi citer Joly Mubiala de Victoria Eleisson, qui a dédié la chanson Safi Santa à son amie :
‘‘Elenge ya Rwanda babengi yo la rose
Lokumu ya zaïrois kobima na muana oyo”.
(Jeune du Rwanda qu’on appelle la rose
C’est un honneur pour le zaïrois de sortir avec cette fille).
Il y a aussi le crooner Koffi Olomide, qui en 1995, a sorti l’album V12. Parmi les chansons phares de cet opus, Miss Tutsi, dédié à Sandrine Ntagara, une citoyenne du Rwanda résidant alors à Kinshasa :
‘‘Sala mbelembele boni y’okonyokolo ya nga motema
Et pourtant bapesa nga cadeau
Nzambe ya l’amour mobimba
Miss oyo ya Batutsi
Mawa eeh mawa
Bolingo ebotaka mawa
Mawa fungola motema’’.
(Fais vite, pourquoi fais-tu souffrir mon cœur
Pourtant reçu en cadeau du Dieu de tout amour
Miss des Batutsi
Pitié, pitié
L’amour engendre la peine
Pitié ouvre-moi ton cœur).
Et avant le refrain, Koffi Olomide lance à sa dulcinée sa déclaration d’amour en ces mots simples, en Kinyarwanda dans le texte :
‘‘Nda gukunda… Nda gukunda’’ (Je t’aime … je t’aime).
Koffi Olomide toujours, avec la chanson ‘‘La Ruta’’, dédiée à la belle Rutayisire, de nationalité rwandaise également :
‘‘Ruta eeeh
Tayisire eeeh
Nzamba eza monene mpe ngomba eza molayi
Butu eza molili mpe ebale eza esili
Kasi eloko moko te ekoki kosala
Que bolingo na nga ozanga komona na miso
La Ruta tala nga bien
Je t’en prie yaka nanu’’.
(Ruta eeeh Tayisire eeh
La forêt a beau être dense
La nuit obscure et la rivière profonde,
Rien n’empêchera que tu puisses voir de tes yeux mon amour
La Ruta regardes-moi bien
Je t’en prie, viens un moment).
Dernier sur cette liste non exhaustive, Pépé Kallé avec sa douce chanson ‘‘Près du coeur”, dédiée à Majyambere, qui était, selon des sources, un homme d’affaires ressortissant du Rwanda. Il chante :
‘‘Bolingo eponi ekolo te oh Majyambere
Obala na Rwanda obala na Zaïre se bolingo
Ezali se likambo ya mitema se miponana
Tosengi se la paix du cœur oh Majyambere’’.
(L’amour ne tient pas compte des origines
Que tu te maries au Rwanda ou au Zaïre
L’essentiel c’est l’amour.
Il suffit que deux cœurs s’éprennent
Nous voulons la paix du cœur oh Majyambere).
Et la palme revient à Pépé Kallé, dans un récital (en Kinyarwanda dans le texte) à la fin de la chanson :
‘‘Wirira,
Nzagaruka mu Rwanda,
igihugu cyacu
N’igihugu cyawe natwe’’.
(Ne pleure pas
Je reviendrai au Rwanda,
Ton pays,
Et notre pays à tous).
Aujourd’hui, on se croirait à des années-lumière de cette parfaite entente. Ce climat d’harmonie peut-il revenir ? Parole à nouveau à Tabu Ley évoqué au début de cet article. Avant de présenter Sorozo au public, il s’est exclamé par ces beaux mots : « Comme la paix et la concorde entre les humains sont vraiment agréables !» Il reste à espérer que cette belle phrase se réalisera dans un proche avenir, grâce aux bonnes volontés de toute la région.
Rica MITSH







