C’est décidément un Mike Mukebayi fidèle à lui-même qui nous a reçu en sa résidence de la commune de Lingwala, à Kinshasa. Député provincial de l’Alliance pour l’alternance démocratique – AAD – regroupement membre de la plateforme Ensemble pour le changement, et aujourd’hui cadre d’Ensemble pour la République, le parti de Moïse Katumbi, l’homme n’a pas la bouche dans sa poche. Journaliste de talent pendant plusieurs années – notamment directeur au Soft International, puis éditeur de Congo News, journal qui donnait le tournis au pouvoir de Kabila au point d’être fermé à jamais par Lambert Mende – il a gardé ses élans d’un éternel révolté. D’un courage qui confine à la témérité, il a été immortalisé sur une photo prise le 21 janvier 2018 – le jour même où Thérèse Kapangala a été tuée à la paroisse Saint François de Sales de Kintambo – lors d’une marche des Catholiques pour exiger les élections, à genoux face à un policier qui le menace avec une matraque, le tout dans un océan de gaz lacrymogène. La photo fit le tour du monde dans les différentes agences de presse. Dans l’interview qu’il nous accorde, il aborde tous les sujets, de la création de l’Union sacrée jusqu’à la fameuse proposition Tshiani, en passant par la situation économique du pays, et ce journaliste formé à l’IFASCIC nous a vraiment surpris par sa maîtrise des chiffres. Micro !
Finance-cd.com : Commençons avec les échéances électorales annoncées pour la fin de cette année. Est-ce que vous croyez vraiment que ces élections auront bien lieu à l’échéance de décembre 2023 ?
Mike Mukebayi : Il ne s’agit pas d’y croire ou non. Il s’agit plutôt d’une exigence constitutionnelle à laquelle Félix Tshisekedi est tenu. Il doit donner des élections aux Congolais dans les délais, c’est-à-dire le 20 décembre 2023 comme il l’a promis. Pour notre part, nous avons posé quelques préalables qui, s’il y a de la bonne volonté, peuvent être rencontrées dans un délai de seulement deux ou trois semaines.
Justement, vos adversaires soutiennent qu’en présentant ces préalables, vous développez plutôt des manœuvres pour retarder les élections parce que vous avez peur d’affronter ces échéances électorales. Qu’en dites-vous ?
Félix Tshisekedi et les siens doivent savoir que les élections ne sont pas organisées pour les opposants. Si les opposants ne veulent pas participer aux élections, c’est leur problème. Il leur appartient à eux d’organiser les élections dans les délais constitutionnels, car elles sont une occasion qui est offerte au peuple pour se choisir de nouveaux dirigeants. De notre côté, nous avons juste posé quelques préalables, c’est tout à fait normal.

Kinshasa, avenue de la Libération, commune de Lingwala, le 21 janvier 2018. Mike Mukebayi, genoux à terre, fait courageusement face à un policier qui s’apprête à lui asséner un coup de matraque.
Pouvez-vous rappeler ces préalables ?
Il faut d’abord reconfigurer la CENI. Vous voyez bien que la CENI n’est pas neutre. Il y a plein de gens débauchés dedans. Regardez un homme comme Didier Manara, son vice-président, il a été débauché du PPRD au grand jour. On peut aussi citer un prétendu représentant de l’ECIDE/LAMUKA, Blaise Ditu Monizi. A l’époque, Christophe Mboso avait écrit à Martin Fayulu, et ce dernier avait clairement répondu qu’il n’était pas partie prenante à cette CENI. Qu’on nous dise alors par quelle magie Blaise Ditu Monizi s’est retrouvé dans cette CENI ! Franchement, je ne comprends pas Félix Tshisekedi. Comment peut-il faire avec une telle aisance les choses que nous avons dénoncées ensemble hier, sans se gêner le moins du monde ? Finalement, quelle différence y’a-t-il entre le régime de Kabila et celui de Tshisekedi ? Il y a chez Félix Tshisekedi un mimétisme inquiétant sur ce que Joseph Kabila a fait, il reproduit acte par acte ce que Kabila a fait. Dans ces conditions, il est tout à fait normal pour nous de poser des préalables, dont en premier la reconfiguration de la CENI. Ensuite, il faut la réforme de la cour constitutionnelle, l’audit externe et indépendant du fichier électoral, ainsi que la présence des observateurs nationaux et internationaux.
A propos de ces élections à venir justement, Félix Tshisekedi vient de mettre en place une méga plateforme électorale, l’Union sacrée de la nation, qui regroupe des centaines des partis et regroupements politiques. N’est-ce pas une machine électorale qui est partie pour écraser tout sur son chemin ?
C’est encore du copié-collé de l’ère Kabila que Tshisekedi vient de faire. Il a transformé tout un gouvernement en équipe de campagne. Rien de nouveau. Les gens sont intéressés par la mangeoire, ils sont donc nombreux à venir. Regardez tous ces kabilistes purs et durs, gens sans idéal ni âme, qui se ruent vers l’Union sacrée. Il n’y a pas encore longtemps qu’ils avaient été tout aussi nombreux à venir autour de Joseph Kabila. Et il a suffi que les lignes bougent pour que tous basculent pour aller chez Félix Tshisekedi. Donc, demain, ils vont encore basculer vers le camp vainqueur. En tout état de cause, l’Union sacrée ne fera pas la force de Tshisekedi, et lui-même le sait. J’ai ré-auditionné Félix Tshisekedi sur ce qu’il disait sur Top Congo avant les élections de 2018 : ‘‘vous croyez que ces Congolais que Joseph Kabila a plongé dans la misère, vont encore lui donner un mandat ?’’ Cette interrogation s’applique à lui-même aujourd’hui.
Mais en faisant le choix, à Ensemble, de fondre vos regroupements politiques en un seul parti, n’est-ce pas suicidaire face à l’Union sacrée de la nation, surtout au regard du système proportionnel en usage dans le pays pour les élections législatives nationales et provinciales ?
Moïse Katumbi a une vision. Nous ne pouvions pas exister avec notre projet en étant seulement avec des regroupements qui sont des courants différents qu’on met ensemble. Nous avons ainsi créé un parti pour aller devant le peuple et lui dire qui nous sommes. Pour le reste, nous sommes conscients des implications du système proportionnel qui est d’application dans notre pays. Vous voyez, en 2018, nous sommes allés aux élections avec 4 ou 5 regroupements politiques. Rien ne nous empêche d’en faire autant demain. Cette fois-ci, il y aura comme avantage que nous disposons cette fois-ci d’une colonne vertébrale, le parti Ensemble, qui sera le noyau central de notre famille politique, et autour de laquelle nous allons impulser le changement. La chose la plus importante à faire, c’est de conscientiser le peuple. Il faut que le peuple vote utilement et surveille son vote. C’est la conscience d’un peuple éveillé qui explique le succès électoral de Martin Fayulu en 2018. Ce n’est pas du tout les appels de Jean Pierre Bemba et Moïse Katumbi. Le peuple avait compris que c’est dans ce camps qu’il y avait l’aspiration au changement. Aujourd’hui, même Corneille Nangaa le reconnaît lorsqu’il parle de deal entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi.
A ce propos, je dois préciser que M. Nangaa s’est expliqué sur Télé 50 en disant qu’il parlait plutôt de l’accord de gouvernement entre celui qui avait été élu président de la République, Félix Tshisekedi, et celui qui détenait la majorité parlementaire, Joseph Kabila, afin d’éviter le chaos au pays.
Il est en pleine rebuffade. En tant que président de la CENI, son rôle se limitait à proclamer les résultats des élections, rien d’autre. Les deals, tractations, accords de gouvernement etc sont des choses qui concernent les politiques. Que vient-il faire là-dedans ? Ça ne le concernait pas, comment pouvait-il se retrouver au centre de telles manœuvres ? Sa déclaration à Jeune Afrique était claire. Il parlait bien du deal qui était lié à la proclamation des résultats de la présidentielle. Ce qui me sidère davantage, c’est de le voir narguer le peuple congolais en disant se présenter à la présidentielle. Après ce qu’il a fait à ce peuple ! D’ailleurs, je vais vous révéler ce qui a causé la mésentente entre Félix Tshisekedi et Jean Marc Kabund. Kabund avait dit à Tshisekedi : ‘‘Vous savez déjà quel a été notre résultat en 2018. Avec cette gouvernance, vous croyez que les électeurs de Shadary et de Fayulu vont cette fois-ci venir vers nous, ou ce sont nos électeurs qui iront vers eux ?’’ C’est de là qu’est parti leur différend.
Vous disiez tout à l’heure que Félix Tshisekedi n’a pas de bilan ni d’arguments de campagne. Mais il affiche des bons résultats macroéconomiques. Dans un climat de morosité internationale, le taux de croissance demeure élevé : attendue à 6,1%, elle a plutôt été finalement de 8,6% pour 2022, et elle est estimée à 8% pour 2023. Le budget a été adopté à 16 milliards de dollars, un record historique, qui va permettre de faire beaucoup de choses pour le peuple. Qu’en dites-vous ?
Ce taux de croissance ne doit pas nous leurrer. Selon le FMI, cette hausse a été portée par des investissements dans les mines qui ont entraîné une production minière plus forte que prévue, surtout pour le cuivre. Mais cette hausse de la production de cuivre et de cobalt profite aux entreprises minières qu’à la RDC et le peuple n’y gagne presque rien. Un rapport de l’IGF montre qu’entre 2012 et 2020, les entreprises minières étrangères ont gagné 35 milliards de dollars, alors que l’état congolais, par l’intermédiaire de la Gécamines, n’a perçu que 564 millions de dollars, soit 1,6%. Ce n’est donc pas ce genre de croissance qui peut nous impressionner. D’ailleurs, vous remarquerez que la croissance hors secteur minier a baissé de 3,9 à 3,2 %. Ensuite, regardez comment l’inflation se déchaîne. Au moment où nous parlons, le dollar s’échange à 2.300 Francs. Enfin, le fameux budget à 16 milliards s’est effondré. Avec un tel budget, cela donne 1,25 milliard de dollars à mobiliser chaque mois, ce qui donnerait 3,75 milliards pour les trois premiers mois de l’année. Or, que constatons-nous ? Depuis le début de l’année, la moyenne de recettes est de 500 millions de dollars par mois, et nous avons terminé le premier trimestre avec seulement 1,7 milliard, soit moins de la moitié de ce qu’il aurait fallu mobiliser. Le ministre des Finances Nicolas Kazadi nous raconte des bobards. Le gouvernement a dû émettre des bons de trésor pour 70 millions de dollars. C’est dire que les caisses de l’Etat sont vides. On le voit, le gouvernement est incapable de faire face à ses obligations, payer les fonctionnaires, donner ce qu’il faut à la CENI etc. Bref, Félix Tshisekedi n’a pas de bilan, et donc pas d’arguments de campagne.
Terminons cette interview avec la sempiternelle proposition de loi Tshiani. Pensez-vous qu’elle vise Moïse Katumbi, et, globalement, êtes-vous d’avis qu’elle a quelque chance d’être adoptée cette fois-ci ?
Moïse Katumbi est un être humain, il passera un jour, comme moi, comme vous, et les autres. Je ne comprends pas pourquoi certains n’analysent pas dans le fond la dangerosité de cette proposition de loi. Il s’agit de quelque chose qui fera plus de mal aux générations futures. Car, on est parti pour créer un pays avec deux catégories de citoyens, les uns de plein droit, et d’autres de seconde zone, les uns à part entière, et d’autres entièrement à part. Moi j’ai une femme, nous avons deux enfants, l’aîné a 20 ans et il fréquente l’université. Un jour, il va tomber amoureux d’une fille, il ne demandera pas mon avis pour ça. Supposons que cette fille soit du Mali, née au Congo, et y ayant tous ses intérêts. A cause de cela, mes petits enfants seront privés d’une partie de leur congolité, est-ce normal ? Il leur sera interdit l’accès à certains postes au nombre d’environ 200. Donc un de mes petits-enfants a des compétences, au moment où il veut devenir directeur à la DGM, on lui dit : ‘‘Non, stop. Ta mère est malienne !’’ Expliquez-moi ça : une partie de sa congolité est restée où, dans les seins de sa mère ? On nous ramène à l’Allemagne de 33 à 45, sous le régime de la pureté du sang cher au nazisme d’Adolf Hitler. Quant à la proposition elle-même, elle est tellement mal rédigée qu’elle ne peut pas être prise au sérieux. Même sur le plan de la légistique, la logique des textes de loi, c’est un torchon. Je ne pense pas que même si elle était soumise à débat, Nsingi Pululu serait à la hauteur pour défendre ce texte fait des brics et des brocs. Je l’ai soumis à une équipe des juristes d’Ensemble. Nous avons travaillé dessus et avons produit une critique que nous allons bientôt mettre à votre disposition. Et vous verrez combien Nsingi sera ridicule.
Propos recueillis par MULOPWE Wa Ku DEMBA







