Le dossier Fortunat Biselele Kayipangi sent désormais le souffre de la politique. C’est ce qui ressort du point de presse tenu par maîtres Richard Bondo, Christian Somao et Jean Claude Mulindye, tous membres du collectif des avocats de l’ancien conseiller privé du chef de l’Etat, au siège de l’ACAJ à Kinshasa/Gombe. Principale accusée : Mme Rose Mutombo Kiese, ministre d’Etat et ministre de la Justice. «Est-ce que Madame la ministre d’état, qui fait extraire un patient malade d’un hôpital, en violation de ce que dit le dernier alinéa de l’article 18 de la Constitution, réalise qu’elle est en train de violer la loi ? C’est un scandale qui ne respecte ni la vie ni la santé de notre client», tempête Me Richard Bondo.
A la base de la colère des avocats de Fortunat Biselele, la décision de Mme Rose Mutombo Kiese de ramener l’ancien conseiller privé du chef de l’Etat à la prison de Makala, sans que son médecin traitant n’ait fait un rapport justifiant ce retour. Tout commence lorsque Fortunat Biselele fait une chute dans sa salle de bain, le 29 novembre 2022. Il est traité par le médecin orthopédiste renommé, Dr Emmanuel Pay Pay, des cliniques Ngaliema. Ce dernier lui détecte une rupture du tendon de l’épaule droite. Biselele prend alors rendez-vous avec le docteur Julien Gaillard de l’hôpital américain de Paris pour une opération qui devrait intervenir le 16 janvier.
Transfert à l’hôpital
Sauf qu’il est interpellé par l’ANR et arrêté le 14 janvier, avant d’être transféré à la prison centrale de Makala. Au regard de sa souffrance, le gardien de la prison requiert le docteur Pay Pay afin de lui transmettre l’état exact de santé de son pensionnaire. Ce dernier lui répond le 13 février 2023. Il écrit : «Je l’ai vu à ma consultation du 5 décembre 2022 pou des douleurs invalidantes au niveau de son épaule droite. Le patient est âgé de 51 ans, et présente une épaule raide dont le peu d’amplitude articulaire objective encore : abduction 30°, ante pulsion 30°, retro pulsion 10°, rotations interne et externe 0°-10°».
Avant d’expliquer : «la radiographie de l’épaule objective de calcification en sous acromial et une diminution de son espace», et que «l’échographie objective une déchirure complète du tendon sus épineux avec rétraction du moignon proximal». Face à ce tableau, il dit avoir réalisé une infiltration au Diprostène avec Marcaïne en tenant compte de la glycémie du patient. Deux autres infiltrations devraient intervenir, mais le patient a eu une mission urgente qui l’a conduit à voyager en dehors du pays. Emmanuel Pay Pay suggère alors : «ce patient étant jeune et droitier, les infiltrations nous paraissent insuffisantes pour mettre fin aux douleurs». Pour le médecin, la RDC n’est pas outillée pour prendre en charge le patient : «ceci est une indication d’une arthroscopie avec acromioplastie et plastie de la coiffe de rotateurs, et ce tableau technique n’est pas encore disponible en République démocratique du Congo».
Le gardien de la prison centrale de Makala saisit alors la ministre d’Etat Rose Mutombo qui, à son tour, écrit au ministre de la Santé pour solliciter son expertise. Ce dernier désigne une équipe de médecins qui auscultent M. Biselele, et font leur rapport, sur base duquel la ministre Rose Mutombo écrit au gardien de la prison centrale de Makala en date du 10 avril 2023. Dans sa lettre, elle écrit : «il ressort de ce rapport que les médecins, après l’examen d’IRM, ont conclu à une rupture du tendon du muscle sus épineux avec double épanchement qui nécessite une réparation chirurgicale de préférence par voie orthoscopique». Elle demande par la même occasion au gardien de la prison centrale de Makala de prendre des dispositions idoines afin de transférer le patient à l’hôpital militaire du camp Tshatshi.
Démarche hautement suspecte
C’est sur ces entrefaites que Fortunat Biselele est transféré dans cet hôpital le 13 avril. «Mais un mois plus tard, nous avons été surpris de voir la ministre Rose Mutombo décider de le ramener en prison, sans qu’aucun soin approprié et encore moins la chirurgie exigée par la ministre elle-même ne lui ait été apporté», s’emporte Me Richard Bondo. Dans sa lettre, la ministre d’Etat donne comme arguments le fait de n’avoir reçu aucun rapport concernant la recommandation médicale relative au patient. Anguille sous roche qui dissimule mal une volonté de nuire dans une démarche hautement suspecte : si la ministre tient informé le président de la République, elle cloisonne curieusement son Premier ministre qui est son chef direct, ainsi que son collègue de la Santé, auxquels elle n’adresse pas des copies pour information, alors que dans sa première lettre du 13 février, les deux hommes d’Etat étaient mis en copie. «Que veut-elle cacher ?», interroge Me Somao.
C’est ainsi que des soldats de la Garde républicaine font irruption dans la chambre d’hôpital de Fortunat Biselele ce samedi 13 mai à 4h du matin, l’en extirpent sans ménagement le jettent violemment dans un véhicule et le ramènent en prison. «Ceci est un vrai scandale. Nous avons connu Mme Rose Mutombo comme un défenseur des droits de l’Homme. Nous sommes donc étonnés de la voir aujourd’hui s’ériger en violateur des mêmes droits qu’elle défendait hier», s’insurge Me Richard Bondo, membre du collectif des avocats de l’inculpé. L’homme de la loi évoque les articles 16 et 18 de la constitution congolaise qui décrètent, d’une part, que toute personne est présumée innocente tant qu’aucune décision de justice n’a établi sa culpabilité, et, de l’autre, que ‘‘tout détenu doit bénéficier d’un traitement qui préserve sa vie, sa santé physique et mentale ainsi que sa dignité’’.
“Les cris des suppliciés“
«Devant ce scandale qui ne respecte pas la vie et la santé de notre client, nous appelons l’opinion nationale et internationale à considérer Biselele Fortunat comme une victime politique des intrigues et luttes de positionnement autour du chef de l’Etat, car aucune procédure ni judiciaire ni juridique ne peut justifier le sort qui lui est réservé aujourd’hui», a déclaré Me Bondo. Avant de conclure : «C’est contre le triomphe de ce mal qui vise la mort de notre client que le collectif des avocats de Biselele Fortunat en appelle au président de la République afin que ce dernier seul puisse régler le régime pénitentiaire ainsi que le lui reconnaît l’article 115 du Code de procédure pénale : Le président de la République règle tout ce qui concerne le régime pénitentiaire et arrête le règlement disciplinaire spécial auquel sont soumis les détenus».
Richard Bondo a terminé le point de presse en interpelant une dernière fois la ministre Rose Mutombo, dont il rappelle qu’elle avait été un défenseur des droits de l’homme à la tête de son ONG CAFCO, avec une citation d’un journaliste algérien, Hocine Aît Ahmed, qui, dans son livre, ‘‘L’afro fascisme’’, écrit : «les nouveaux maîtres chaussent les chaussures de leurs prédécesseurs. Leurs maisons couvrent les cris des suppliciés». Avant de s’interroger : «et le supplicié, n’est-il pas Fortunat Biselele qu’on veut conduire à la mort ?»
Rica MITSH







