Mathias Kabeya Matshi Abidi avait suscité un grand espoir lorsque, le 6 mai 2022, il avait élu gouverneur du Kasaï oriental. Succédant au très burlesque devant l’Eternel Jean Maweja, cet ancien agent de la Banque centrale, informaticien formé à l’Université de Kinshasa et détenteur d’un diplôme de management des organisations de l’université de Stanford aux Etats Unis, avait un défi facile : instaurer une gouvernance normative à la tête de la province d’origine du chef de l’Etat qui l’avait adoubé au sein de son parti : l’Union pour la démocratie et le progrès social, UDPS. Une année plus tard, c’est la catastrophe. L’homme a une main longue, trop longue même selon les observateurs, et qui a la fâcheuse habitude de se balader dans les caisses de l’Etat pour y soutirer quelques millions en monnaie forte.
Tout commence début mai 2023, lorsqu’une équipe de l’Inspection générale des finances découvre le pot aux roses : deux comptes non déclarés par le gouverneur, «alors que des transferts en provenance du pouvoir central y ont été logés, soit d’un montant de CDG 1 000 000 000 (435.000 dollars américains) dans le compte Solidarité Kasaï oriental en décembre 2022 et un montant de CDF 200 000 000 (87.000 dollars américains) dans le compte Agrippel en avril 2023», détaille un communiqué de l’IGF.
Qui renchérit : «de ces deux comptes, des dépenses d’un total de CDF 360 351 807 (157.000 dollars américains) ont été effectuées en dehors de tout plan de décaissement et sans demande de régularisation introduite par les autorités provinciales». Selon l’IGF, le gouverneur et son équipe agissent “dans une posture de fraude visant à contourner les mesures d’encadrement mises en place”. Au Kasaï oriental, c’est le tollé. «Il s’agit des indices sérieux de détournement, un système mafieux digne de la Camorra», explique alors un ténor de la société civile locale à Mbuji-Mayi.
Utilisation opaque
Depuis lors, les dernières données indiquent que depuis cinq mois, la province reçoit un virement mensuel régulier chiffré chacun à 1,5 million de dollars, logés dans un compte à part dont le gouverneur détenait seul le secret. Soit au total, pas moins de 7,5 millions de dollars américains. Selon une enquête documentée de l’IGF, l’utilisation de cette manne reste opaque à ce jour.
Le genre de choses qui mettent les nerfs à vif à l’Inspecteur général chef des services Jules Alingete. Dans son rôle de ‘‘Monsieur bonne gouvernance’’ du président Félix Tshisekedi, il a décidé de redéployer une nouvelle mission annoncée à Mbuji-Mayi ce dimanche 23 juillet 2023. Kabeya Matshi Abidi a tenté de s’y opposer, a bombé muscles et torse, évoquant même le chef de l’Etat comme paravent et, après s’être couvert de ridicule, s’est finalement effondré comme un château des cartes, suscitant la pitié de tous.
Une source proche du dossier, cité par un confrère très au fait de l’affaire rapporte : «Le gouverneur Kabeya avait initialement instruit ses différents services de ne jamais présenter ce compte à l’Inspection générale des finances. A toutes les personnes informées sur ce compte, il a toujours fait croire que sa gestion était une exclusivité du gouvernement central. Quand il a appris le déploiement d’une nouvelle mission d’audit de l’IGF, il a commencé à multiplier prétextes et obstacles. Nous avons les informations qu’il a associé le Directeur général du Bceco dans une démarche consistant à associer un procureur près la Cour des comptes, faire croire à l’opinion que cette dernière était déjà en mission similaire au Kasai Oriental et que l’IGF ne pouvait plus agir. Malheureusement, le directeur général du Bceco s’est prêté à ce mauvais jeu en minutant un courrier tendant à obstruer l’audit de l’IGF, organisé dans le cadre du contrôle et suivi de l’exécution du Programme de développement des 145 territoires».
Avant de poursuivre : «C’est ça l’origine des échanges épistolaires entre l’IGF, le gouverneur et le Premier président de la Cour des comptes, favorable à l’audit de l’IGF, qui évoque une mission imaginaire de la Cour des comptes derrière laquelle a tenté de se réfugier Kabeya Matshi».
Refus d’être audités
Il ressort que, en date du 11 juillet, le gouverneur Mathias Kabeya a effectivement adressé une copie de sa correspondance à l’GF au président de la Cour des comptes, évoquant un soi-disant non-respect des attributions et promettant de saisir le président de la République en sa qualité de garant du bon fonctionnement des institutions. Assez curieusement, les mêmes arguments que met en avant le DG du BCECO, Jean Mabi Mulumba, pour esquiver l’audit de la même IGF. Et devinez qui est l’agence d’exécution du programme national de développement des 145 territoires au Kasaï oriental ? Le BCECO de Jean Mabi Mulumba justement !
Cité comme prétexte par les deux compères pour expliquer leur refus d’être audités par l’IGF, le Premier président de la Cour des comptes, Jimmy Munganga, les a confondus tous les deux. D’abord, l’indélicat DG du BCECO, Jean Mabi Mulumba : «La Cour des comptes n’a jusqu’ici diligenté aucun contrôle sur l’exécution du Programme de développement local de 145 territoires. Toute mission de la Cour des comptes commence par la signature d’un ordre de mission par son Premier Président sur base de l’article 98 de sa loi organique, ce qui n’est pas le cas en l’espèce», lui écrit-il en date de 17 juillet 2023.
Selon le Président de la Cour des comptes, une demande d’informations
émanant du Parquet général près la Cour des comptes n’équivaut pas à une mission de la Cour des comptes, pour tenir tout autre contrôle en état, en application de l’article 38 alinéa 1 de la Loi organique susvisée. M. Jimmy Munganga Ngwaka rappelle ce principe élémentaire du système de contrôle public : «il n’appartient pas à un responsable d’une entité auditée de se prévaloir de la préséance de la Cour des comptes sur tous les autres organes de contrôle des finances et des biens publics».
Avant de soutenir «que pareille attitude, pour le moins maladroite, doit être interprétée et comprise comme une volonté manifeste d’échapper au contrôle et d’éviter, par ce fait-même, de s’acquitter du devoir sacré de redevabilité en tant qu’agent public». Et d’enjoindre vigoureusement Jean Mabi Mulumba de retirer immédiatement sa note d’information adressée aux chefs d’antenne du BCECO par laquelle il leur interdisait toute collaboration avec les inspecteurs de l’IGF. Voilà Jean Mabi à terre, lui qui est certainement le seul à pouvoir revendiquer le meilleur conseiller en la matière : son propre père, le respecté professeur Evariste Mabi Mulumba, qui a dirigé la cour des comptes pendant plus d’une décennie.
Tares des années Mobutu
Le gouverneur Mathias Kabeya ensuite. Dans une lettre datée du 18 juillet 2023, il le recadre comme un enfant : «(…) je note que sous prétexte d’une mission imaginaire de la Cour des comptes au Kasai Oriental, vous tentez d’échapper au contrôle de l’inspection Générale des Finances en invoquant ma lettre d’annonce d’une mission d’audit des finances de votre province, référencée CAB.PPCC/CC/TKG/132/2023, que vous qualifiez à tort d’ordre de mission.
Vous êtes pourtant sans ignorer que la lettre à laquelle vous faites allusion ne constitue nullement un ordre de mission mais plutôt l’annonce d’une mission de la Cour des comptes, du reste ajournée sine die par ma lettre n°CAB.PPCC/CC/MMG/161/2023 du 28 mai 2023».
Et d’ajouter Puis: «Je saisis, par ailleurs, la présente opportunité pour vous rappeler qu’il n’appartient pas à un Responsable d’une entité auditée de se prévaloir de la préséance de la Cour des comptes sur tous les autres organes de contrôle des finances et des biens publics. Pareille attitude doit être interprétée et comprise comme une volonté manifeste d’échapper au contrôle et d’éviter, par ce fait-même, de s’acquitter de son devoir sacré de redevabilité en tant qu’agent public.
C’est la raison pour laquelle, je vous prie de déférer sans réserve ni résistance au contrôle de l’inspection Générale des Finances en mission dans votre entité».
Voilà le gouverneur pauvre parfaitement désarmé. Enhardi par le soutien de la cour des comptes, et se trouvant dans son bon droit, l’IGF s’est vite redéployée. Et a bloqué le dernier virement effectué le 20 juillet dans le compte Agripel sur lequel Mathias Kabeya voulait déjà smettre la main.
Sur place à Mbuji-Mayi, c’est le désarroi qui se mélange à la déception. «Comment ce homme jeune, qui semblait incarner une nouvelle génération dans la gouvernance en est-il venu à perpétuer les tares que nous avons dénoncées ici depuis les années de Mobutu ?», se plaint, dépité, un vieillard de la commune de la Muya. Sa déception est à la mesure de celle de toute la population du Kasaï oriental.
Aristote KAJIBWAMI







