L’ancien président Thabo Mbeki s’adressant aux étudiants de l’Université d’Afrique du Sud de Pretoria. |Photo : Capture d’écran YouTube.
Thabo Nvuyelwa Mbeki est entré de plain-pied dans la crise congolaise depuis 1996. A l’époque, alors qu’il était vice-président de l’immense icône Nelson Mandela, l’Afrique du Sud essaie de faire la médiation entre les plénipotentiaires du gouvernement Mobutu et des dirigeants de la rébellion de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, AFDL, de Laurent Désiré Kabila, soutenue par le Rwanda et l’Ouganda. Une année plus tard, les insurgés sont aux portes de Kinshasa, et il faut trouver une solution afin d’éviter un bain de sang dans la capitale congolaise. Malade, Mobutu ne veut pas d’un long déplacement et souhaite une rencontre dans un pays voisin guère éloigné de Kinshasa. Et comme il ne veut pas de l’Angola, soutien des rebelles, il ne reste que le Congo Brazzaville. Or, Laurent-Désiré Kabila ne peut accepter de se rendre dans un pays francophone derrière lequel il voit la main de la France, dernier soutien occidental du régime Mobutu. C’est donc Thabo Mbeki qui, au détour d’une conversation avec Honoré Ngbanda, conseiller spécial en matière de sécurité de Mobutu, dénoua ce dilemme cornélien : l’Afrique du Sud va envoyer un bâtiment de guerre, l’Outeniqua, mouiller en rade de Pointe Noire. De la sorte, la rencontre Mobutu-Kabila se tiendra sur ce bateau, c’est-à-dire en territoire sud-africain, mais près de Kinshasa.
Devenu président de la République, c’est encore lui qui reçut dans son pays le Dialogue intercongolais de Sun City qui aboutit à l’Accord global et inclusif, ainsi que le dialogue militaire de Pretoria, qui permit l’intégration des forces armées afin de créer une armée unique en RDC, les FARDC. C’est donc cet homme, aujourd’hui président d’une fondation à son nom, qui a pris la parole devant les étudiants de l’Université d’Afrique du Sud de Pretoria – UNISA – le jeudi 24 août dernier pour plancher sur plusieurs questions d’intérêt national et international. Selon l’ancien chef de l’Etat sud-africain, le fond de la crise congolaise reste le rejet d’une partie de la population, les Tutsi, considérés à tort comme rwandais simplement parce qu’ils parlent Kinyarwanda.
«C’est comme si les autres sud-africains disaient que les gens qui parlent Setswana dans la province du Nord-Ouest étaient Botswanais, et qu’ils devaient aller au Botswana», a indiqué M. Mbeki afin de mieux expliciter le contexte à ses jeunes interlocuteurs. Il a également indiqué que c’est justement à cette chasse aux Tutsi que se livrent les Maï-Maï. Et de rappeler que ce problème date depuis l’époque du maréchal Mobutu, et qu’il en a souvent parlé avec l’ancien président congolais Joseph Kabila. Enfin, l’homme d’Etat sud-africain appelle le président congolais actuel Félix Tshisekedi à proclamer ouvertement qu’il est le président de tous les Congolais, y compris les Banyamulenge, et qu’il prenne des dispositions pour les protéger contre tous ceux qui contestent leur nationalité et veulent les chasser du Congo.
La position défendue par Thabo Mbeki est-elle simplement personnelle, ou s’agit-il d’une lecture qui est partagée par le président actuel, Cyril Ramaphosa et, globalement, par le parti au pouvoir depuis la fin de l’apartheid en 1994, l’African national congress, ANC, que M. Mbeki a dirigé pendant 10 ans ? Au demeurant, comment les élites politiques du parti de Nelson Mandela peuvent-elles percevoir cette problématique congolaise, elles qui ont réussi à créer en Afrique du Sud une nation comprenant des Noirs autochtones, des Blancs d’origine hollandaise et scandinave – aujourd’hui appelés Afrikaners –, des Blancs d’origine britannique, ainsi que des descendants d’Indo-pakistanais venus du sous-continent indien pendant la colonisation, tous citoyens au même titre, avec les mêmes droits et devoirs ? Ces questions restent en suspens. Dans tous les cas, il est important que les dirigeants et le peuple congolais soient au courant de la lecture que des partenaires aussi importants que les Sud-africains font de la crise qui secoue la RDC depuis plusieurs années.
Ci-après, un extrait des propos de l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki devant les étudiants de l’UNISA, traduits par notre rédaction.
”La présence administrative du gouvernement est très faible à l’Est du Congo”
Nous étions en train de débattre concernant l’est du Congo. Il y a un problème au Congo qui n’a pas été résolu jusqu’aujourd’hui. Revenant à ce dont je parlais, comme vous le savez, une partie de la population dans l’est du Congo parle le kinyarwanda, les Banyamulenge. Une partie du problème est que depuis l’époque de Mobutu, on refuse de reconnaître que les Banyamulenge sont congolais. Ils parlent peut-être le kinyarwanda, mais ils sont congolais et c’est la responsabilité de tout gouvernement à Kinshasa de prendre soin de cette partie de la population congolaise comme n’importe quelle autre. Mais vous vous souvenez de ce qui s’est passé pendant les années Mobutu, Mobutu a pris position en disant “ce sont des étrangers” ! C’est comme si l’Afrique du Sud disait que les gens parlant Setswana dans le nord-ouest ne sont pas sud-africains, mais botswanais, et qu’ils doivent aller au Botswana !
Donc c’est ce qui s’est passé dans le cas du Congo. C’est ainsi que vous avez entendu l’émergence des Maï-Maï dans l’est du Congo. Les Maï-Maï visent spécifiquement les Tutsi pour les chasser du Congo vers le Rwanda. Mais je dis que c’est la responsabilité du gouvernement central au Congo de prendre soin de cette population qui est congolaise, elle n’est pas rwandaise, ce sont des Congolais parlant le Kinyarwanda. C’est le premier problème.
Le deuxième problème est que la présence administrative du gouvernement à Kinshasa n’atteint pas l’est, alors vous avez cette partie du pays qui a très peu d’expérience d’être gouvernée par le gouvernement à Kinshasa. Le pays est très vaste, donc vous avez un gouvernement faible à l’est, ce qui signifie que d’autres forces vont émerger et prendre le contrôle. Vous voyez le M23, vous ne pouvez pas éviter le phénomène du M23 tant que gouvernement du Congo, à moins de dire, nous en tant que gouvernement congolais, nous protégerons les Banyamulenge parce qu’ils sont congolais. Si vous ne dites pas cela, et que vous laissez d’autres personnes faire ce qu’elles veulent envers les Banyamulenge, alors le M23 continuera d’exister.
Donc c’est le même problème dans les deux Kivu qui s’étend à l’Ituri et à d’autres régions. Nous en avons discuté avec le président Joseph Kabila, c’est sa responsabilité de prendre soin de ces gens à l’est. Vous vous souvenez pendant les négociations ici, il y avait trois groupes armés : le groupe armé du gouvernement, le groupe armé de Bemba, et le troisième groupe dirigé par un avocat (Azarias Ruberwa, NDR) qui représentait essentiellement les Banyamulenge, il a été convenu, c’était une partie des négociations, qu’ils étaient congolais, même après les conclusions des négociations, il y a eu des discussions sur la manière de les intégrer correctement au gouvernement du Congo, mais ce processus a échoué quelque part.
Donc mes frères, je dis ce que nous devons faire en ce qui concerne l’est du Congo, c’est que le président Tshisekedi devrait dire à tout le monde : “Je suis le président du Congo et je suis le président de tous les Congolais, y compris les Banyamulenge”. Et le gouvernement de Kinshasa doit faire ce qu’il peut pour améliorer sa capacité à gouverner la partie orientale du Congo. L’autre chose que nous avons faite dans ce contexte, c’est de réunir le président Kabila et le président Kagame pour leur dire qu’ils doivent gérer leur relation d’une manière particulière. Car une partie du problème, comme vous le savez, c’est que les personnes qui ont commis le génocide au Rwanda sont parties à l’est du Congo, et les Rwandais disent que ceux que vous accueillez là-bas veulent nous tuer, ils nous ont déjà tués et veulent en faire plus, donc comment gérez-vous cette relation ? Nous avons négocié un accord, ou disons qu’ils ont négocié un accord pour interagir les uns avec les autres, ils ont accepté et signé, je pense que cela a échoué en cours de route, mais vous avez besoin de ces processus.
Comme je le disais, le gouvernement du Congo doit prendre en charge l’est du Congo, en entier, et nous avons besoin d’un accord entre la RDC, l’Ouganda et le Rwanda en particulier, pour gérer les relations entre ces trois pays. Je pense que c’est ce dont vous avez besoin pour résoudre le problème dans l’est du Congo. Et très certainement, nous serons très heureux de rencontrer nos frères et sœurs de la RDC, pour discuter de toutes ces choses.
Thabo Nvuyela MBEKI
Président de la Thabo Mbeki Foundation
Ancien président de la République d’Afrique du Sud







