Après la tenue de la conférence de la Table ronde belgo-congolaise de Bruxelles du 20 janvier au 20 février 1960, les premières élections législatives sont organisées le 22 mai 1960 afin de préparer le pays à l’indépendance. Il va s’en suivre une période de difficultés politiques qui va mettre à vif les nerfs des leaders congolais, qui vont ainsi faire leur expérience sous le harnais des épreuves particulièrement pénibles.
Première difficulté : au regard des résultats, aucune formation, encore moins aucune coalition, ne remporte la majorité à l’Assemblée nationale. En effet, s’ils sont présentés comme les vainqueurs de ces élections, les partis dits nationalistes, c’est-à-dire le Mouvement national congolais/Lumumba (MNC/L) de Patrice Lumumba (33 députés) et le Centre de regroupement africain (CEREA) de Marcel Bisukiro et Anicet Kashamura (10 députés), ne totalisent que 43 élus sur les 137 de la chambre.
Même des alliances post-électorales avec des partis représentés aux Kasaï comme l’Union nationale congolaise (UNC) d’Alphonse Ilunga Dibue (3 députés), la Coalition kasaïenne (COAKA) de Grégoire Kamanga (3 députés), et le Mouvement d’unité Basonge (MUB) d’Aloïs Kabangi (1 député), ne portent leur total qu’à 50 élus, ce qui est loin de la majorité de 69 sièges. En outre, le bloc nationaliste souffre d’une autre faiblesse : le parti PSA, deuxième en termes du nombre de députés, est plus que menacé dans son unité entre les factions fidèles à son chef provincial pour Léopoldville, Cléophas Kamitatu, et son dirigeant national, Antoine Gizenga.
Problème difficile à résoudre
Et pour compliquer davantage la situation, en face se constitue un puissant front anti-Lumumba, nommé ‘‘Cartel d’union nationale’’, et regroupant l’ABAKO de Joseph Kasavubu (10 députés), le PUNA de Bolikango (7), la LUKA d’Albert Delvaux (3), la BALUBA-KAT de Jason Sendwe (6), l’ATCAR de Muhunga (1), le Parti solidaire africain, PSA, d’Antoine Gizenga (13), l’UNIMO de Jean Marie Bomboko (1), le RECO d’Edmond Rudahindwa (4), l’ARP de Gervais Bahizi (1), la CONAKAT de Moïse Tshombe (8), et l’ABAZI de Yvon Kimpiob (1). Soit au total 50 députés nationaux. Les deux blocs sont quasiment à égalité. Cependant, le parti PUNA peut compter sur les élus originaires du nord de l’Equateur comme les 2 députés de l’Association Ngwaka, et les 2 du parti MEDERCO, et que nombre d’élus PNP d’origine mongo se rangent globalement derrière l’UNIMO.
Le problème de la majorité demeure donc difficile à résoudre. Le 13 juin 1960, le ministre des Colonies, Walter Ganshof van der Meersh, agissant au nom du roi Baudouin, souverain du Congo belge, nomme comme informateur Patrice Lumumba, chef du plus grand parti à l’issue des élections, à charge pour lui de dégager une majorité. Mais le Cartel d’union nationale va faire échec à la mission du président du MNC/L en refusant de le rencontrer séparément. MM. Kasavubu, Kalonji, Bolikango, Delvaux, Sendwe, Nyembo et Muhunga vont rencontrer Lumumba ensemble et mettre en avant des exigences auxquelles l’informateur ne saura pas donner suite.
Le jeudi 16 juin au matin, M. Lumumba rend compte de sa mission au Ministre des Colonies, et obtient une prolongation de 24 heures. M. Ganshof appuiera la mission de M. Lumumba en servant d’intermédiaire et de conseiller auprès des leaders que M. Lumumba n’a pu rencontrer. Mais le vendredi 17 juin, le ministre des Colonies retire la mission d’informateur à Lumumba et nomme Kasavubu formateur du gouvernement. Colère royale de Lumumba qui menace de bloquer le fonctionnement des institutions.
Négociations particulièrement rudes
Le dimanche 19 juin au matin, M. Kasavubu annonce que son gouvernement est formé et qu’il comprend tous les partis, sauf le MNC/L de Lumumba. Heureux, M. Ganshof décide de partir à Bruxelles le soir même rendre compte au Roi Baudouin. Mais un coup de théâtre survient durant l’après-midi : battu à l’élection du président provincial de Léopoldville, Gizenga a rejoint le cartel lumbumbiste. Il tient une conférence de presse avec Anicet Kashamura en présence de Lumumba, au cours de laquelle les deux leaders déclarent que leurs partis respectifs, le PSA et le CEREA, ne sont nullement engagés dans le gouvernement Kasavubu. Dès le matin, la Baluba-Kat, par MM. Jason Sendwe et Rémy Mwamba, prend à son tour une position similaire. Désormais, Lumumba peut compter sur au moins 70 députés nationaux, soit la majorité absolue à l’assemblée nationale. Le gouvernement Kasavubu est mort dans le ventre de son géniteur, sans avoir jamais humé l’air frais. Ganshof renonce à son voyage de Bruxelles…
Lumumba se dit alors prêt à présenter derechef un gouvernement révolutionnaire à la chambre, avec ou sans l’avant du ministre belge. Le mardi 21 juin, le chef du bloc nationaliste remporte une victoire décisive : sa coalition engrange tous les postes du bureau de l’Assemblée nationale, prouvant ainsi sa majorité. Même si elle rate d’une seule voix la présidence du Sénat, elle remporte tous les autres postes au bureau de la chambre haute. Kasavubu tire la conséquence de ces votes et démissionne de son poste de formateur, ce qui permet à Ganshof de nommer finalement Lumumba Premier ministre le même mardi dans la soirée, juste après le vote des bureaux du Parlement.
La journée du mercredi 22 juin, le Patrice Lumumba mène des négociations particulièrement rudes. Il prend contact avec MM. Bolikango (Puna), Kasavubu et Delvaux (LUKA-PNP) et le soir, annonce l’accord de principe de la CONAKAT et du PNP. A l’ABAKO, M. Lumumba propose les Affaires étrangères et les Classes Moyennes mais Joseph Kasavubu exige les Finances, un secrétariat d’Etat à l’Intérieur, un ministre d’Etat ainsi qu’un engagement écrit de tous les partis de la coalition de soutenir la candidature de M. Kasa-Vubu aux fonctions de Chef de l’Etat. Refus de Lumumba, qui publie le jeudi 23 dans la journée un gouvernement dont l’ABAKO et le MNC/K ne font pas partie.
En seulement deux jours
Ce qui provoque un tollé dans les milieux Bakongo, communauté qui, à l’époque, constitue 82% de la population de Kinshasa, siège des institutions. Et qui peut, si elle se mobilise, perturber durablement la bonne marche de ces dernières. Les négociations reprennent : Lumumba offre finalement les finances à l’ABAKO ; le premier titulaire annoncé dans la journée de ce département, M. Aloïs Kabangi, devient ministre de la Coordination économique et Plan, tandis que M. Mahamba, initialement prévu pour ce dernier ministère, hérite des Affaires foncières, érigées en département par division du département des Mines et Affaires foncières. En outre, le ministère du Travail est divisé en ministère du Travail et en ministère des Affaires sociales, ce qui permet de confier ce dernier à un ministre PUNA. La nouvelle équipe compte un ministre d’Etat en plus, M. Kisolokele de l’Abako, fils aîné du prophète Simon Kimbangu, ainsi qu’un dixième secrétaire d’Etat, M. Raphaël Batshikama de l’ABAKO.

Patrice Emery Lumumba (au premier rang en nœud papillon) entouré par les membres de son gouvernement. |Photo : Droits tiers
Les chefs des partis sont bien servis : Antoine Gizenga du PSA est vice-Premier ministre, Bolya du PNP est ministre d’Etat, Aloïs Kabangi est ministre du Plan, Anicet Kashamura du CEREA est à l’Information et Affaires culturelles, Edmond Rudahindwa de RECO est aux Mines, Alphonse Ilunga de l’UNC aux Travaux publics, Grégoire Kamanga de COAKA à la Santé publique, et le leader de LUKA, Albert Delvaux, ministre résident à Bruxelles.
Il faut que toutes ces démarches, ces négociations, ces ajustements, se sont faits en seulement deux jours. En effet, c’est le même jeudi 23 juin à 22 heures que Patrice Lumumba est allé présenter son gouvernement devant l’Assemblée nationale pour son discours programme et le vote de confiance.
COMPOSITION DU GOUVERNEMENT LUMUMBA
Premier ministre et ministre de la Défense nationale
Patrice Lumumba (MNC/L)
Vice-premier ministre
Antoine Gizenga (PSA)
Ministres d’État
Paul Bolya (PNP)
Georges Grenfell (MNC/L)
Charles Kisolokele (ABAKO)
André Genge (PUNA)
Ministres
Affaires économiques et du Plan : Aloïs Kabangi (MUB)
Affaires étrangères : Justin Bomboko (UNIMO)
Affaires foncières : Alexandre Mahamba (MNC/L)
Affaires sociales : Antoine Ngwenza (PUNA)
Agriculture : Joseph Lutula (MNC/L)
Commerce extérieur : Marcel Bisukiro (CEREA)
Communications : Alphonse Songolo (MNC/L)
Éducation nationale et des Beaux-Arts : Pierre Mulele (PSA)
Finances : Pascal Nkayi (ABAKO)
Information et des Affaires culturelles : Anicet Kashamura (CEREA)
Intérieur : Christophe Gbenye (MNC/L)
Jeunesse et des Sports : Maurice Mpolo (MNC/L)
Justice : Rémy Mwamba (BALUBAKAT
Mines : Edmond Rudahindwa (REKO)
Ministre délégué à l’ONU : Thomas Kanza (Universitaire)
Ministre résidant en Belgique chargé des relations entre la Belgique et le Congo : Albert Delvaux (PNP-LUKA)
Santé publique : Grégoire Kamanga (COAKA)
Travail : Joachim Masena (PSA)
Travaux publics : Alphonse Ilunga (UNC)
Secrétaires d’État
À la Coordination économique et au Plan : Alphonse Nguvulu (PP)
À la Défense nationale : Albert Nyembo (CONAKAT)
À la Justice : Maximilien Liongo (APIC)
À la Présidence : Joseph-Désiré Mobutu (MNC/L)
À l’Information et aux Affaires culturelles : Antoine-Roger Bolamba (MNC/L)
Au Commerce extérieur : Antoine Kiwewa (MNC/L)
Aux Affaires étrangères : André Mandi (Universitaire)
Aux Finances : André Tshibangu (Universitaire).
Belhar MBUYI







