TRIBUNE Joseph Kabila, de la responsabilité historique à la dissonance politique (Tribune de...

Joseph Kabila, de la responsabilité historique à la dissonance politique (Tribune de Léon Engulu III)

“Un ancien chef de l’État ne parle pas comme un chef de faction.” C’est par ces mots que Léon Engulu III interpelle Joseph Kabila dans une tribune sans concession et argumentée. Revenant sur les mécanismes de stabilité qu’il a lui-même théorisés par le passé, l’auteur dénonce le paradoxe d’un sénateur à vie s’érigeant en procureur des institutions depuis un territoire sous contrôle de l’AFC/M23. Un plaidoyer vibrant pour la résilience nationale et la loyauté envers le “rempart” que constitue aujourd’hui le chef de l’Etat. Léon Engulu III interpelle Joseph Kabila et dénonce une prise de parole jugée en rupture avec les exigences de son ancien statut. Entre rappel des compromis historiques, mise en garde contre toute dérive déstabilisatrice et plaidoyer pour l’unité nationale face aux menaces extérieures, l’auteur appelle à la responsabilité et à la hauteur d’un ancien chef d’État dans un contexte de crise aiguë en RDC. Ci-dessous l’intégralité de cette tribune.

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NON MONSIEUR KABILA ! FELIX TSHISEKEDI EST LE REMPART NATIONAL FACE AU PERIL RWANDAIS

Non Monsieur Kabila,

Je vous le dis avec gravité, mais sans animosité : vous vous égarez.

Un ancien chef de l’État ne parle pas comme un chef de faction. Il ne suggère pas le chaos. Il ne laisse pas planer, même à mots couverts, la menace d’une << soudanisation >> de la République démocratique du Congo. Il incarne la retenue, la mémoire, la responsabilité historique. Il est attendu comme un sage, non comme un protagoniste de crise.

Or, vos récentes déclarations vous placent à rebours de cette exigence.

Je le dis d’autant plus librement que je connais, pour avoir été aux premières loges de notre histoire récente, les compromis qui ont permis de maintenir ce pays debout. En 1999, au Palais des Congrès de Bruxelles, lors des rencontres préparatoires du dialogue intercongolais, dont j’étais le Secrétaire exécutif, sous l’égide du CIPDD, il fut admis de confier le pouvoir à la composante qui contrôlait Kinshasa. Cette logique a préfiguré Ie dispositif 1+4 et, plus tard, les équilibres qui ont permis l’adoption de la Constitution de 2006.

Vous avez été l’un des bénéficiaires de cet esprit de responsabilité nationale.

Pendant près de deux décennies, la Nation congolaise, dans sa diversité, vous a soutenu. Non par adhésion aveugle, mais parce qu’il fallait préserver l’unité d’un pays sorti d’une guerre d’agression menée notamment par l’AFDL avec le soutien du Rwanda. Vous avez même bénéficié, à un moment critique, d’un « dépassement technique >> de votre mandat, que j’ai moi-même théorisé au sein du Mécanisme National de Suivi, afin d’éviter une rupture institutionnelle. Là encore, la Nation avait privilégié la stabilité.

Personne, alors, n’a parlé de dictature.

Dès lors, de quel droit vous érigez-vous aujourd’hui en procureur des institutions ?

Félix Tshisekedi n’est pas arrivé au pouvoir par les armes. Il a été proclamé par la CENI dirigée à l’époque par Corneille Nangaa, ironie de l’histoire, et vous étiez présent lors de sa prestation de serment. Vous avez, par votre présence, reconnu la continuité de l’État. Vous ne pouvez aujourd’hui en contester la légitimité sans vous contredire vous-même.

Mais au-delà des contradictions, il y a plus grave.

Vos propos interviennent alors que vous vous trouvez dans une zone sous contrôle de l’AFC/M23, dont les liens avec Kigali sont établis. Cette seule circonstance suffit à jeter une ombre sur la portée de votre parole. On ne peut prétendre parler au nom de la Nation depuis un territoire soustrait à son autorité et sous influence étrangère.

Dans le moment que traverse notre pays, cela n’est pas neutre. Cela est lourd de sens.

Car aujourd’hui, les Congolais ne sont pas divisés comme vous semblez le suggérer. IIs sont, au contraire, à l’unisson. À l’unisson derrière leurs institutions. À l’unisson derrière leur armée. Et à l’unisson derrière Félix Tshisekedi, qui incarne, qu’on le veuille ou non, le rempart national face au péril rwandais.

Oui, le rempart national.

Face à la politique expansionniste de Paul Kagame, face aux tentatives répétées de déstabilisation, face aux réseaux infiltrés dans nos institutions, notre armée et notre administration, la Nation congolaise a fait un choix clair: tenir, résister, reconquérir.

Et elle tiendra.

Dans ce contexte, toute parole qui affaiblit ce front national est perçue pour ce qu’elle est: une dissonance, au mieux; une faute politique, au pire.

Vous aviez pourtant un rôle à jouer. Celui d’un ancien Président élevé au rang de sénateur à vie, dépositaire d’une expérience unique, capable d’appeler à la cohésion et à la lucidité. Vous avez choisi une autre voie. Celle de la contestation extérieure, dans un contexte qui en altère profondément la crédibilité.

Je vous le dis avec franchise: cette voie est une impasse.

Aucune posture politique ne peut prospérer durablement lorsqu’elle apparaît déconnectée du terrain national et adossée, même indirectement, à des forces qui contestent l’intégrité du pays. Aucune parole ne porte lorsqu’elle semble prononcée sous protection étrangère.

L’histoire de la RDC est faite de résilience. Elle a déjà absorbé des crises plus graves encore. Elle surmontera celle-ci.

Les villes aujourd’hui sous occupation ne le resteront pas. L’autorité de l’État y sera rétablie. Et ce jour-là, ce ne sont pas les déclarations faites à distance du peuple qui compteront, mais les positions tenues dans l’épreuve.

Il vous reste une sortie digne de votre statut: prendre de la hauteur, vous retirer de l’agitation politique, et contribuer à la vérité historique. Dire clairement ce que chacun sait des logiques de prédation, des cycles de violence, des responsabilités extérieures qui, depuis 1996, ont endeuillé notre pays.

C’est ainsi que vous pourrez encore être utile à la Nation.

Car pour le reste, soyez-en assuré: aucune parole émise depuis un territoire contrôlé par une milice à la solde de Kigali ne saurait ébranler la détermination d’un peuple debout.

Et ce peuple, aujourd’hui, a choisi son camp, emmené par Félix Tshisekedi, contre l’agression étrangère, pour le salut de la Nation.

Léon ENGULU III