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Obligations du Trésor : la fuite en avant d’une dette qui hypothèque l’avenir, il faut stopper Doudou Fwamba

En l’espace de deux ans, le gouvernement congolais a profondément modifié sa stratégie de financement. Présentée comme une modernisation du marché domestique de la dette, la politique d’émission massive de bons et d’obligations du Trésor révèle aujourd’hui des fragilités qui suscitent de sérieuses interrogations. Selon la Note de conjoncture de la Banque centrale du Congo de juin 2026, l’encours de la dette flottante au 17 juin est passé d’environ 500 millions de dollars à plus de 3 milliards de dollars (7.000 milliards de francs). Une multiplication par six qui ne traduit pas nécessairement une amélioration de la gestion des finances publiques, mais pourrait plutôt illustrer une dépendance croissante à un endettement coûteux destiné à financer les dépenses courantes de l’État.

À première vue, le développement d’un marché des titres publics constitue un signe de maturité financière. De nombreux pays y recourent pour financer leurs politiques publiques. Mais en économie, la qualité d’une dette importe souvent davantage que son volume. Or, dans le cas de la RDC, plusieurs indicateurs soulèvent des inquiétudes.

Une progression inquiétante qui révèle des déséquilibres budgétaires

Le premier concerne la vitesse de progression de cette dette. Une augmentation de plus de 500 % en seulement deux ans ne peut être considérée comme anodine. Une telle accélération suppose que les besoins de financement de l’État se sont fortement accrus sans que les recettes publiques progressent au même rythme. Autrement dit, le gouvernement semble emprunter non pas parce qu’il investit davantage, mais parce qu’il peine à équilibrer son budget.

Des taux d’intérêt parmi les plus élevés d’Afrique

Le deuxième signal d’alerte réside dans le coût de cet endettement. Les obligations libellées en dollars offrent des rendements proches de 10 %, tandis que celles émises en francs congolais atteignent parfois 25 %. Ces taux figurent parmi les plus élevés observés sur les marchés domestiques africains. Ils traduisent une réalité simple : les investisseurs exigent une rémunération importante pour prêter à l’État. Plus le risque perçu est élevé, plus le coût du financement augmente.

Cette situation crée un cercle potentiellement préoccupant. Plus l’État emprunte à des taux élevés, plus les intérêts à payer augmentent. Et plus la charge de la dette progresse, plus il devient nécessaire d’émettre de nouvelles obligations pour financer les échéances précédentes ou couvrir les déficits budgétaires. Cette dynamique peut conduire à un effet de « boule de neige », où une part croissante des ressources publiques est absorbée par le service de la dette.

Une dette qui finance les dépenses courantes plutôt que le développement

Le problème est d’autant plus préoccupant que les ressources levées ne semblent pas financer des investissements productifs. Dans une économie en développement, l’endettement peut être un puissant levier lorsqu’il permet de construire des infrastructures, d’améliorer l’accès à l’énergie, de développer l’agriculture, de moderniser le système de santé ou de renforcer le capital humain. Ces investissements créent de la richesse, stimulent la croissance et génèrent les recettes fiscales qui permettront demain de rembourser les emprunts.

Or, si les obligations du Trésor servent essentiellement à financer les salaires, les frais de fonctionnement de l’administration ou d’autres dépenses récurrentes, la logique économique change radicalement. L’État reporte simplement sur les générations futures le financement de dépenses qui ne produisent aucun actif durable. Il s’agit moins d’un investissement que d’un mécanisme de gestion permanente des tensions de trésorerie.

Encours des bons et obligations du trésor

Le risque croissant d’un refinancement permanent

Cette stratégie pose également un problème de soutenabilité. Les bons et obligations du Trésor constituent principalement une dette de court ou moyen terme. Ils arrivent rapidement à échéance et doivent être refinancés en permanence. L’État dépend ainsi de la confiance continue des investisseurs. Si cette confiance venait à s’éroder, ou si les banques exigeaient des taux encore plus élevés, le coût du refinancement pourrait rapidement devenir difficile à supporter.

L’effet d’éviction sur le secteur privé

À cela s’ajoute un autre risque souvent sous-estimé : l’effet d’éviction sur le secteur privé. Pourquoi une banque prendrait-elle le risque de financer une entreprise industrielle, agricole ou commerciale lorsqu’elle peut placer ses liquidités dans des obligations souveraines offrant des rendements de 20 à 25 % ? Cette préférence pour les titres publics réduit les crédits disponibles pour les entreprises, freine l’investissement privé et ralentit la diversification d’une économie déjà fortement dépendante du secteur minier.

Une stabilité macroéconomique qui interroge

Le paradoxe est saisissant. Alors que les autorités mettent régulièrement en avant la stabilité du franc congolais, le ralentissement de l’inflation et les performances macroéconomiques, les finances publiques semblent reposer de plus en plus sur une dette intérieure onéreuse. Cette stabilité pourrait alors apparaître, au moins en partie, comme le résultat d’un recours massif au marché domestique plutôt que d’un assainissement durable des comptes publics.

Certes, aucun État moderne ne peut se passer totalement de l’endettement. Le recours aux obligations du Trésor est un instrument légitime de politique budgétaire. Mais encore faut-il qu’il finance la croissance, améliore la productivité et prépare l’avenir. Lorsque la dette sert principalement à maintenir le fonctionnement courant de l’État, elle cesse d’être un outil de développement pour devenir une charge qui réduit progressivement les marges de manœuvre budgétaires.

La question n’est donc plus de savoir si le gouvernement peut continuer à émettre des obligations du Trésor. La véritable interrogation est de savoir combien de temps cette stratégie restera soutenable. Car un État qui emprunte toujours davantage, à des taux de plus en plus élevés, pour financer des dépenses qui ne créent pas de richesse, finit inévitablement par consacrer une part croissante de ses ressources au remboursement de sa dette plutôt qu’au développement du pays.

Changer de cap avant qu’il ne soit trop tard

L’urgence est désormais de revoir la trajectoire des finances publiques. Cela suppose une meilleure maîtrise des dépenses de fonctionnement, une augmentation durable des recettes fiscales, une réorientation des emprunts vers des investissements à forte rentabilité économique et un allongement de la maturité de la dette afin de réduire les risques de refinancement.

À défaut d’un tel changement de cap, la politique actuelle d’émission des obligations du Trésor risque d’apparaître moins comme un instrument de modernisation financière que comme le symptôme d’une dépendance croissante à un endettement coûteux, dont les conséquences pourraient peser durablement sur les finances publiques et sur les perspectives de développement de la République démocratique du Congo.

Il faut stopper la fuite en avant

Il est donc impératif de mettre un terme à la volonté du ministre des Finances, Doudou Fwamba, d’accroître de manière continue le stock des obligations du Trésor. Une telle orientation, si elle se poursuit sans une évaluation rigoureuse de ses conséquences sur la soutenabilité de la dette et les équilibres macroéconomiques, risque d’alourdir les charges financières de l’État, de réduire les marges de manœuvre budgétaires et de compromettre la stabilité économique. Une gestion prudente et responsable de l’endettement intérieur doit demeurer une priorité afin de préserver la confiance des investisseurs et de garantir la viabilité des finances publiques.

Mbuta MAKIESSE